Gérald Darmanin : petite phrase, grosse addition et grande vérité

Sans le vouloir, le ministre des comptes publics rappelle la place centrale du restaurant dans la vie des Français.

Dans le tourbillon permanent de l’information, la petite phrase de Gérald Darmanin aurait pu ne jamais passer à la postérité. Mais dès que l’on parle de pouvoir d’achat, en ces temps de jaunisse généralisée, les oreilles sont à l’affut et les réactions ne se font pas attendre. "Nous devons tous intégrer et pas seulement expliquer, mais entendre et comprendre, ce que c'est de vivre avec 950 euros par mois quand les additions dans les restaurants parisiens tournent autour de 200 euros lorsque vous invitez quelqu'un et que vous ne prenez pas de vin. » Voilà l’objet du délire : notre si cher ministre des comptes publics estime que la vie est bien difficile pour une personne qui vit avec un petit salaire (950 euros en l’espèce) car, telle est l’irréfutable preuve du malaise selon lui : il n’est pas possible de laisser une addition au restaurant d’un montant de 200 euros, et sans le vin s’il vous plait. Encore un peu, et notre ministre aurait sans doute causé du smicard qui souffre de ne pas porter une Rolex au poignet ou qui ne peut s’offrir le dernier iPhone.

Bien évidemment, l’exemple est maladroit. Vouloir comprendre la souffrance des petits salaires empaquetés dans leur gilet jaune en expliquant qu’ils ne peuvent s’offrir un bon restaurant, c’est une connerie monumentale, disons-le tout net. Mais, si l’on relit le début de la phrase, il faut aussi souligner que… cela ne veut strictement rien dire. « Nous devons tous intégrer et pas seulement expliquer, mais entendre et comprendre… » En gros, notre ministre qui, on l’espère, manie mieux les chiffres que les mots, s’est emmêlé les pinceaux en causant de la pauvreté des Français. Peut-être tout simplement parce qu’il est le premier à savoir que plus personne ne croit à l’empathie ministérielle.

Prenons maintenant le problème sous un autre angle, presque aussi absurde que la phrase elle-même, mais qui a au moins le mérite de faire sourire, voire de défendre la cause des restaurateurs devant les politiques. Car, sans le vouloir, Gérald Darmanin a placé très haut l’importance du restaurant dans la vie quotidienne des Français, et leur quête d’un modeste bonheur. Ne pas pouvoir s’offrir une bonne table à 200 euros (sans le vin !), et c’est un monde qui s’écroule, une vie en échec. Alors, prenons-le au mot ce ministre amateur, et exigeons de la puissance publique que tous les Français puissent s’offrir, disons une fois dans l’année, une telle table. Car le malheur coûte cher : arrêts maladies, médicaments, frais de médecins, sans parler du coût économique d’une France en partie paralysée par des gilets jaunes en colère. Certes, cela ressemble à une phrase prononcée par Marie-Antoinette avant la Révolution française, « s’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ». La déconnection des élites était peu ou prou la même. Reste à savoir si le résultat sera aussi radical.

Enfin, et c’est finalement peut-être la seule chose à retenir de cette malheureuse phrase : en parlant ainsi du restaurant, le très maladroit ministre rappelle son importance dans la vie des Français. La table, c’est là que tout se passe, des petites discussions sans importance à la déclaration de mariage. Alors, oui, la phrase de Gérald Darmanin est honteuse, imparfaite sur le fond, imbitable sur la forme, mais elle rappelle la place centrale du restaurant, grand ou modeste, dans la vie des Français.

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Photographie → © AFP Eric Feferberg

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