Prix Nobel de la paix pour un chef, ou quand le cuisinier devient l’homme-sandwich du 21e siècle

Proposer le nom d'un chef de cuisine pour le prix Nobel de la paix : bonne idée ou vrai danger ?

L’annonce fait le buzz depuis quelques jours : un représentant américain du Maryland aurait proposé (selon le Washington Post) le nom du chef José Andrès pour décrocher le prix Nobel de la paix en 2019. Ce serait bien évidemment une grande première et un symbole majeur, celui de la reconnaissance de la société mondial du rôle sociétal des cuisiniers. Sans juger ou négliger l’immense travail entrepris par José Andrès depuis de longues années, avec son association World Central Kitchen qui oeuvre à la distribution de repas dans les zones sinistrées à travers le monde, et sans préjuger du résultat en 2019, il faut se demander si une telle nomination n’est pas en réalité un danger.

Que vient récompenser le prix Nobel de la Paix ?
Selon le testament d’Alfred Nobel, le prix Nobel de la paix honore « la personnalité ou la communauté ayant le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes, à la réunion et à la propagation des progrès pour la paix ».

Nul doute que la médiatisation des chefs contribue à faire de l’alimentation une question politique majeure. Les médias - livres, radio, télévision magazines - répètent à l’envi des messages essentiels et rappellent ô combien notre façon de manger influe bien au-delà de nos seules individualités. Les engagements des professionnels de la cuisine portent désormais sur un spectre extrêmement large de causes justes : le bio, le développement durable, les semences libres, le climat, le droit au bien manger, le droit de manger pour tous, etc. Récemment, la signature de plus de 350 chefs à travers le monde a permis de repousser le vote en faveur de la généralisation de la pêche électrique en Europe. L’association Bloom, qui met en lumière les dangers d’une telle pêche, souligne le rôle crucial des chefs. Objectivement, la nomination de José Andrès pour le prix Nobel de la paix n’a donc rien d’hérétique à la cause ; et son patronyme rejoindra probablement les centaines de noms qui seront en compétition l’année prochaine.

Qui peut nommer les futurs nominés pour le prix Nobel de la paix ?
José Andrès ne sera pas seul à briguer le célèbre prix. En 2018, quelque 331 noms (216 individus, 115 organisations) avaient été donnés par les personnes habilitées. Lesquelles peuvent être des représentants des assemblées nationales ou des congrès législatifs, certains professeurs d’université (dans les secteurs du droit, des sciences et de la géopolitique), d’anciens lauréats du prix, des magistrats spécialisés dans le droit international et des conseillers spéciaux du Comité norvégien du Nobel.

De tout cela, on ne peut que se réjouir car l’engagement sociétal doit être défendu et reconnu. Mais est-ce bien aux chefs d’incarner autant la défense des grandes causes alimentaires du monde ? Hier retranchés dans leurs cuisines surchauffées, ils sont aujourd’hui sommés de prendre parti, de porter sur place publique un discours cohérent dans une société incohérente et qui, surtout, ne croit plus ni aux corps intermédiaires, ni aux politiques. Désormais, nous sommes dans une époque où tout grand chef se doit d’avoir non seulement une identité en cuisine, mais également une bonne cause à défendre. Et qui dit grande cause dit communication et médiatisation, déplacements pour prêcher la bonne parole, donc absence du restaurant, prise de parole à répétition, donc mise en danger permanente sur un autre terrain que celui de la cuisine. Autrement dit, le grand chef ambitieux s’est transformé en homme-sandwich des temps modernes, porte-parole de sa propre cause, et de la cause des autres. Encore un peu et le petit monde des chefs se scindera en deux grandes familles : les engagés « pour la bonne cause » et les autres. Les premiers n’ont pas forcément raison, les seconds n’ont pas forcément tort. Tout est une question de degré et d’équilibre. Nommer un chef pour un prix Nobel de la paix permet certes de montrer l’importance cruciale de l’alimentation dans l’équilibre du monde, mais il y a peut-être erreur sur la personne.

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Sur le même sujet → Après Bocuse et Robuchon, faut-il encore un juge de paix pour les chefs français ?

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Photographie → © DR

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