Dérives politiques, pratiques mafieuses et informations trompeuses : danger total autour de la pêche électrique

Une décision cruciale va être prochainement prise sur le sort de la pêche électrique en Europe. Bloom se bat contre cette pêche violente. Entretien avec le directeur scientifique de l'association

Repoussé par 402 voix contre 332 au Parlement européen en janvier 2018, le vote en faveur de la pêche électrique devrait prochainement revenir devant le Parlement européen. Est-ce grave docteur ? Pire que ça : il s’agit-là d’un véritable danger écologique, humain et économique. Entretien avec Frédéric Le Manach, directeur scientifique de l’association Bloom.

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Atabula - Les questions autour de la pêche en général, et celle de la pêche électrique en particulier, commencent seulement à faire parler d’elles dans les médias. Pourquoi ?

Frédéric Le Manach - Pendant des années, il n’y a eu strictement aucun contrôle dans l’univers de la pêche. Tout se faisait dans la plus grande opacité, à tous les niveaux. Depuis quelques temps, la pression médiatique est montée en puissance grâce, entre autres, au travail que nous menons au sein de l’association Bloom pour mettre en lumière toutes les dérives d’un secteur très politisé, voire mafieux. 

Pas de contrôle, secteur quasiment mafieux… L’État français laisserait faire ?

Il faut bien comprendre qu’il suffit de trois bateaux pour bloquer un port. Vous bloquez celui de Calais ou de Lorient, et vous bloquez d’un seul coup plusieurs secteurs importants, que ce soit celui de l’agriculture, l’approvisionnement en essence, etc. Les politiques n’aiment pas trop cela, et les élus préfèrent parfois fermer les yeux. La pêche est un petit secteur en France, mais avec des enjeux énormes.

Ce « petit secteur » représente combien de marins et de bateaux en France ?

La pêche française compte environ 13 000 marins et autour de 5 000 unités de pêche. La pêche côtière artisanale - avec des navires inférieurs à 12 mètres de long - représente 80% des bateaux. Les artisans sont donc très largement majoritaires en termes d’unités de pêche, mais très minoritaires sur les volumes pêchés. La pêche industrielle fait des volumes phénoménaux. Si en France, les plus grands navires ne dépassent pas les 90 mètres de long, ce n’est pas le cas pour la pêche minotière dans le nord de l’Europe, avec des bateaux qui peuvent atteindre les 180 mètres de long. 

Les pêcheurs néerlandais, soutenus par leur gouvernement, veulent généraliser la pêche électrique en Europe. Pourquoi ?

D’abord, il faut savoir que cette pêche existe déjà, mais elle est limitée dans la partie sud de la Mer du Nord. Leur souhait est donc de la généraliser au maximum dans les mers européennes. Pourquoi ? C’est toujours la même chose, pour des raisons économiques. Dans les années 2000, les Néerlandais utilisaient des chaluts à perche qui raclaient les sols avec leurs chaines métalliques. Lesquelles abimaient tout sur leur passage. Ils ont eu peur que cela soit rapidement interdits par les autorités. En outre, les coûts étaient importants. À cette époque, les pêcheurs avaient le choix entre deux modèles : une activité vertueuse, avec une pêche raisonnée et la création d’emplois. Ou une activité industrielle basée sur la pêche électrique, avec des marges phénoménales. Ils ont choisi la seconde option. Résultat : les consommations de carburant ont baissé de 50% en moyenne, ils ramassent tout ce qui est possible de ramasser et leur chiffre d’affaires a explosé. Pour un bateau, il a même augmenté de… 9000%. Avec un tel schéma, forcément, ils ont envie de généraliser cette pêche le plus largement possible. Les Néerlandais ont investi dans de nombreuses sociétés européennes, que ce soit en Italie, en Espagne ou en France. Ils ne rêvent que d’une chose : mettre en place ce modèle partout. 

Quels sont les dangers de cette pêche ?

Ils sont multiples. D’abord, elle tue tout ou presque, sans la moindre distinction. Contrairement à ce qui a pu être écrit par des chercheurs payés par la pêche industrielle, les poissons sont abîmés, avec souvent la colonne vertébrale cassée à cause de la décharge électrique. Ensuite, elle vide les océans. Les pêcheurs le reconnaissent eux-mêmes : s’ils sont maintenus dans zone sud de la Mer du Nord, il n’y aura plus rien à prendre d’ici cinq ans. Ils veulent donc étendre cette méthode de pêche délétère. Leur vision est totalement court-termiste. Quand on leur parle de la pêche artisanale, ils estiment que cela date du moyen-âge… C’est catastrophique.

Quelle est la position de l’état néerlandais ?

C’est simple, il fait un lobbying d’état ahurissant. Il suffit de voir qui paie les quelques études qui ont été faites sur le sujet : l’état néerlandais. Leur mission n’est autre que de créer du doute autour des conséquences de la pêche électrique. Nous sommes dans une situation de corruption morale phénoménale. Ainsi, l’Ambassade des Pays-Bas en France a carrément écrit un communiqué de presse anti Bloom suite à nos différentes actions. Le lobbying est au coeur même de l’état néerlandais.

Peut-on attendre une réaction au niveau européen ?

Malheureusement, les signaux ne sont pas du tout au vert. La commission européenne a autorisé la pêche électrique contre l’avis de ces propres scientifiques… C’est dire ! La même commission n’a pas eu grand-chose à faire d’une situation totalement illégale, liée au nombre de licences accordées aux bateaux autorisés à faire de la pêche électrique. Normalement, chaque état membre ne peut équiper que 5% de sa flotte de la sorte. Pour les Pays-Bas, cela revenait à donner 14 licences. En réalité, il y en a actuellement 84. Qu’a fait la Commission ? Elle a donné des dérogations.

Comment tout cela est possible, cela semble énorme tout de même ?

Pendant des années, il n’y avait aucune opposition, aucune information, rien. Les lobbyistes avaient tout le terrain pour eux. Je le répète mais la corruption morale est phénoménale. Les Pays-Bas ont même nommé un ambassadeur de la pêche électrique… D’un côté, nous avons une volonté politique forte. De l’autre, il n’y a rien ou pas grand-chose.

Et l’État français ?

Disons qu’il ne fait pas grand-chose. Derrière quelques jolies phrases pour le principe, il n’y a aucune action concrète. 

Le texte en faveur de la pêche électrique a été repoussé par le Parlement européen en janvier. Il est actuellement en cours de négociations dans le cadre d’un dialogue à trois - Commission, Union et Parlement. Quelles sont les options possibles ?

Toutes les options sont possibles, de l’interdiction totale à une généralisation globale. Si l’on regarde objectivement la situation, elle n’est pas en notre faveur. D’abord, les négociations dans le cadre du trilogue sont totalement opaques : personne ne sait ce qu’il se dit, ce qu’il se trame. Ensuite, le représentant du Parlement européen n’est autre que Gabriel Mato, un Espagnol très proche des Néerlandais. Il ne sera pas un fervent défenseur de notre cause… Enfin, il faut comprendre comment fonctionne les hommes politiques : ils préfèrent avoir quelques gros acteurs industriels avec lesquels ils peuvent négocier, plutôt que des centaines de petits pêcheurs artisanaux, plus difficiles à contrôler. 

Au regard des acteurs qui vous font face et du travail que vous réalisez, recevez-vous des pressions ou des menaces ?

Nous en recevons beaucoup malheureusement. Mais c’est aussi le signe que notre travail dérange. Au moment de notre engagement contre le chalutage profond, nous avons reçu énormément de menaces, et même l’envoi d’une enveloppe contenant de la poudre blanche en avril 2018. Nos bureaux ont été évacués ; cela a marqué notre équipe. C’est la seule fois où nous avons porté plainte, il fallait marquer le coup et créer un précédent. L’association Bloom, ce sont huit salariés et une présidente bénévole. Autant dire que c’est David contre Goliath. D’où l’importance de tous les soutiens possibles, les chefs, les médias, les citoyens, pour faire avancer la cause d’une pêche respectueuse.

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Sur le même sujet Christopher Coutanceau, l’enragé engagé pour une pêche responsable

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Lien → Lien vers le site de l'association Bloom

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Photographie → © DR

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