« À peine la moitié de la filière agricole va mal, mais c'est d'elle dont on parle le plus » : entretien avec Gilles Fumey
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« À peine la moitié de la filière agricole va mal, mais c’est d’elle dont on parle le plus » : entretien avec Gilles Fumey

ENTRETIEN
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Enseignant-chercheur spécialiste de l’alimentation d’un point de vue géographique et culturel, Gilles Fumey estime que le Salon de l’Agriculture n’est pas représentatif du modèle agricole français, dont les atouts sont pourtant indéniables.

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AtabulaOn caricature parfois le Salon de l’agriculture comme étant le salon de l’agrobusiness. Partagez-vous ce point de vue ?

Gilles Fumey – Effectivement, les grosses boîtes de l’agroalimentaire y sont très visibles. Le salon véhicule l’idée d’une agriculture intégrée à l’industrie et à la distribution. C’est une machine qui vend ses espaces au plus offrant. Je pense que ce choix n’a pas été décidé par la société mais avalisé par la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), qui a voulu un modèle américain. En Allemagne, le modèle est similaire. Mais c’est un pays qui n’a pas eu de rapport à la terre aussi fort que la France, où les paysans ont fait converger les produits vers les villes. C’est précisément ce modèle, notamment basé sur l’entretien des haies, qui a permis l’avènement de ce qu’on a appelé la gastronomie. Reste que les représentants de l’agriculture périurbaine et les petits producteurs ne sont pas au salon.

Il y a pourtant eu une prise de conscience, ces dernières années, de la nécessité de refonder une agriculture plus durable et respectueuse de l’environnement…

Au niveau politique, cette prise de conscience est réelle. Stéphane Le Foll (ministre de l’Agriculture du quinquennat de François Hollande, ndlr) était favorable à l’agroécologie. Les ministres successifs essaient de parler de diversité, et je pense qu’ils sont sincères. Mais ce n’est pas le ministre de l’Agriculture le patron. Son ministère est dirigé par les syndicats, dominés par la FNSEA. Un étage au-dessus il y a la politique agricole commune (PAC) européenne, qui défend aujourd’hui des logiques très libérales.

Quel état des lieux de l’agriculture française dressez-vous aujourd’hui ?

La PAC a embringué un certain nombre d’agriculteurs dans un modèle intensif face auquel ils se retrouvent aujourd’hui dans un état de subordination, ficelés par des contrats avec des banques. Des filières comme la céréaliculture sont en train d’être étranglées, ce qui explique la paupérisation et les suicides d’agriculteurs. Pour schématiser, la céréaliculture sujette à la PAC est en très mauvais état, alors que l’agriculture de montagne s’en sort bien grâce à d’autres systèmes d’organisation. Je pense par exemple à la filière Comté, néanmoins menacée par l’agrandissement des fermes. Globalement, à peine la moitié de la filière agricole française va mal, mais c’est celle qui est mise en avant au Salon de l’Agriculture.

Êtes-vous optimiste pour l’avenir de l’agriculture en France ?

À plus ou moins long terme, les distributeurs devraient se casser la figure et internet devrait bousiller les hypermarchés. Ces derniers ont compris que le modèle lié à la voiture est en train de décliner et se sont implantés en ville, mais cela ne suffit pas. Il y a des grandes réserves foncières, par exemple celles possédées par la SNCF, qui vont être exploitées. Je sais aussi, même s’il n’y a pas eu de communication à ce sujet pour l’instant, qu’une grande ville française a préempté des terres pour faire de l’agriculture périurbaine. La transition commence seulement et elle est portée par des contre-salons comme Sortons l’Agriculture du Salon à Paris. Il y a aussi des initiatives régionales comme le Nantes Food Forum et des projets qui vont en ce sens en Occitanie.

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PHOTOGRAPHIE→ © DR

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