Est-ce bien raisonnable de confier son estomac aux hommes politiques ?

Est-il raisonnable de confier notre estomac, notre corps, donc notre santé, à des hommes politiques ? La réponse est NON ; elle sera argumentée. Disons-le d’emblée, au bal des...

Est-il raisonnable de confier notre estomac, notre corps, donc notre santé, à des hommes politiques ? La réponse est NON ; elle sera argumentée. Disons-le d’emblée, au bal des faux-culs, les petits fours sont truffés d’additifs et de pesticides ; une compassion souriante y accompagne votre empoisonnement.

Les interrogations qui suivent guideront votre lecture : quels intérêts personnels et collusions expliqueraient mieux les décisions de nos dirigeants ? Que cachent-ils qui détermine leurs mensonges et trahisons ? Que comprendre de leur état d’esprit ? Après la valse de Didier Guillaume avec le glyphosate (relisez la chronique Agriculture, alimentation et Dalida), c’est à présent au tour de Bruno Le Maire d’entrer dans la danse avec la petite histoire de la (non-)interdiction de l’E171. 

Accrochez-vous aux dates. Après un  vote du parlement, le 1er novembre 2018, la loi Alimentation (Loi n° 2018-938 du 30 octobre 2018), portée avec pompe dans les médias par le gouvernement, a été publiée au journal officiel et, selon son article 53, l’additif E171, le dioxyde de titane, devait être suspendu. Ce colorant est utilisé pour blanchir ou faire briller confiseries et plats cuisinés. Une étude de l’INRA a mis en évidence des effets inconnus de la substance. Ingérée, elle serait susceptible de provoquer des lésions précancéreuses. D’autres études semblent démontrer que le dioxyde de titane, constitué en partie de nanoparticules, franchit la barrière hémato-encéphalique ; pour le dire simplement elles parviennent à atteindre l’organe le mieux protégé du corps des saletés que le sang peut transporter, le cerveau. Le 9 juin 2017, l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) adopte un avis qui classe le dioxyde de titane comme cancérogène suspecté. Le ministère de l’écologie (époque Nicolas Hulot, autant dire aux temps jadis) avait annoncé dès mai 2017 la suspension de son utilisation avant fin 2018. Le 8 janvier 2019, dans l’émission C à vous sur France 5, au détour de la présentation de son dernier roman, l’actuel ministre de l’économie annonce qu’il renonce à cette exclusion. Il ne signera rien arguant « d’évaluations différentes » sur la dangerosité potentielle du produit. Il ne dit pas que ces « évaluations différentes » sont antérieures à celles qui alertent contre l’additif (la chronologie se précisera juste après). Si l’on suit cette logique qui veut que des données passées annulent les études récentes, la radioactivité n’est plus dangereuse, Marie Curie est toujours vivante, sa leucémie n’était que fake news et l’amiante n’est pas un danger pour l’appareil respiratoire.

L’Agence européenne de sécurité des aliments (Efsa) a estimé en Juillet que l’étude de l’INRA, plus trois autres soumises par la France, ne remettait pas en cause l’évaluation qu’elle avait faite en 2016 pour conclure que le dioxyde titane n’était « pas de nature à entraîner un risque sanitaire. » Un coup d’ardoise magique sur les études et décisions françaises de 2017 et la conclusion européenne de 2016 suffit à Bruno Le Maire pour autoriser l’additif en suspendant la suspension (Comme Didier Guillaume pour le Glyphosate, voilà un autre membre du gouvernement qui manie bien les négations – voir chronique citée plus haut). Toutefois il précise chevaleresque que si l’Union européenne, qui doit en principe émettre un nouvel avis en 2019, concluait en faveur de l’interdiction il serait « le premier à signer l’arrêté ». On aura ainsi perdu trois ans et gagné quelques cancéreux.

Trêve de bavardage, allons radicalement flirter avec le point Godwin après un petit rappel historique. À Munich en 1938, la Tchécoslovaquie (les Sudètes exactement) est abandonnée à Hitler sans véritable contrepartie par la France de Daladier et le Royaume-Uni de Chamberlain. Les deux dirigeants pensent ainsi éviter la guerre. De plus, cela n’est pas toujours évoqué, la France ne va pas tarder à entrer en période électorale pour la présidentielle de 1939 et, on le sait, on serre les fesses avant des élections. La carrière, le pouvoir, cela compte aussi.

Chamberlain et Daladier pensaient être hués de retour au pays. Ils seront acclamés pour avoir évité le conflit. Moins d’un an plus tard, la France et le Royaume-Uni ne pourront plus reculer et devront déclarer la guerre à l’Allemagne hitlérienne. L’esprit de Munich est celui qui conduit à la pire catastrophe, celle que l’on refuse de voir. Daladier le pressentait, bien sûr, d’où son fameux « Ah les cons ! S’ils savaient » murmuré à l’oreille de Saint-John Perse dès sa descente d’avion – il parlait bien sûr de ceux qui l’acclamaient. Même Léon Blum, qui reconnaîtra avoir été partagé entre un «  lâche soulagement et la honte », n’a pas protesté contre ces accords de Munich. Le rapport de l’homme politique à la honte est imparfait.

On se demande bien monsieur Le Maire qui aujourd’hui porte les cornes. Si ce sont des cornes d’escargot, vous les portez bien, si ce sont les cornes du cocu, il s’agira des parlementaires méprisés après avoir voté la suspension du dioxyde de titane puis, par voie de conséquence, tous les citoyens qu’ils représentent.

Monsieur Le Maire, à la télé je vous ai vu ne pas vouloir voir la catastrophe. Je n’ai pas distingué dans votre attitude le moindre soulagement ou la moindre honte pourtant je ne suis pas certain que le peuple vous applaudisse. En 1938 il pouvait trouver intérêt à éviter une guerre. Aujourd’hui, s’il s’agit de continuer à disposer d’aliments plus blancs ou plus brillants, j’ai des doutes sur un emballement populaire en votre faveur et ce d’autant plus que l’on commence à comprendre que les saloperies qu’on peut faire entrer dans son corps par l’alimentation lui nuisent. Une idée me traverse l’esprit, celle que la santé d’une partie de la population n’est pas en tête dans l’ordre de vos priorités. Accessoirement, un peu de malthusianisme réglerait quelques soucis ; mais là je suis dans la provocation, non ?

L’esprit de Munich refuse un réel qui finit toujours par revenir et de façon pathogène.  Alors, comme les victimes appartiennent souvent aux mêmes classes sociales, il ne faut pas s’étonner qu’après souffle partout un vent de révolte. 

Daladier était surnommé le taureau du Vaucluse eu égard à son caractère combatif. Chamberlain aurait dit de lui qu’il n’était qu’un taureau avec des cornes d’escargot, tant son énergie n’était qu’une façade qui masquait un caractère hésitant. On se demande bien monsieur Le Maire qui aujourd’hui porte les cornes. Si ce sont des cornes d’escargot, vous les portez bien, si ce sont les cornes du cocu, il s’agira des parlementaires méprisés après avoir voté la suspension du dioxyde de titane puis, par voie de conséquence, tous les citoyens qu’ils représentent.

Cette histoire sent tellement mauvais que même les entreprises ne vous suivent pas. La liste s’allonge des produits qui voient disparaître l’E171 de leurs recettes. Les Carambar, les Malabar, les M&M’S ne devraient plus en contenir dans les mois à venir. Le groupe Mars investit 70 millions d’euros pour le supprimer de tous ses produits d’ici 2020. Les magasins Carrefour, Super U, Leclerc, Picard le font disparaitre des rayons.  Si les entreprises acceptent de perdre de l’argent, j’ai du mal à croire que cet additif soit tout blanc tout blanc. Attendons, l’Efsa nous le dira peut-être d’ici quelques mois ? Et s’il convient finalement que l’E171 est cancérigène alors qu’il n’y en a déjà plus dans les rayons, on pourra en déduire que ces structures qui administrent la société, les hommes politiques, déjà peu compétents scientifiquement, sont totalement dépassés par la marche du monde, que leur utilité devient discutable.

Finalement, trois jours après son intervention télévisée, sous la pression des associations de défense de l’environnement et de la santé publique, Bruno Le Maire rétropédalera. Il s’est engagé à signer l’arrêté de suspension de l’E171 probablement (l’adverbe est de moi) mi-avril. Quand le décret sera signé, nous pourrons dire que nous sommes passés près de la forfaiture, mais pour le moment, nous la frôlons encore. 

Pourquoi cette valse à trois temps,  ce renoncement au renoncement du renoncement, ce nouveau revirement ? La pression était-elle trop forte ? L’enjeu du maintien de l’E171 pesait-il si lourd ? 

Le propre du carriériste est de se ranger du côté du plus fort, de servir le camp qui le sert. Le même, voulant être candidat à l’élection présidentielle, dit : « Macron est l’homme sans projet, parce que c’est l’homme sans conviction ». Quand il obtient 2,38% au premier tour à la primaire, il sait que seul il ne fait pas le poids et se range au côté du candidat maintenant sûr de l’emporter. Ce candidat que tout le monde voyait à l’Élysée se prend les pieds dans le tapis avec une histoire d’emplois fictifs, et Macron redevient plus fréquentable. Macron est élu, le voilà l’un des premiers à droite à féliciter ce nouveau président. Les sondages l’annoncent en difficulté aux législatives dans sa circonscription, il rappelle sa Macron-compatibilité, salue la nomination à Matignon d’Edouard Philippe et demande à la droite de répondre à « la main tendue par le président de la République ». Le 17 mai 2017, il devient ministre de l’Économie et des Finances. On peut raconter la même histoire avec François de Rugy, Gérald Darmanin… et, non, je ne m’égare pas. Complétons la question rhétorique qui lance cette chronique : Est-il raisonnable de confier notre estomac, notre corps, donc notre santé, à des hommes politiques, tout en sachant maintenant que l’on peut douter des forces qui les animent ?

Bruno Le Maire est aussi écrivain. En tournée de promotion du livre Paul ; une amitié qu’il a rédigé, l’auteur en parle sur France Culture, France 5, là même où il annonça renoncer à signer l’interdiction de cet additif potentiellement promoteur de cancers. Le livre est, parait-il, émouvant. Il évoque le souvenir d’un ami emporté par une tumeur au cerveau. « Il [l’auteur] se rappelle ses conseils, ses convictions, ses espoirs, ses encouragements, son courage face à la maladie » indique la quatrième de couverture. En un réflexe, mon esprit élabore quelques railleries faciles à faire sur les conseils reçus, les convictions, le courage. En ces circonstances, c’est du pain bénit. Je n’en ferai rien tant il est moche de voir un ami emporté trop vite. Le cancer est une saloperie pour tout le monde.

Dans l’ordre des considérations, la santé du citoyen n’apparaît pas comme la priorité des professionnels de la politique. Le glyphosate sera toujours dans les champs en 2020, Emmanuel Macron l’a ouvertement affirmé il y a peu – des questions économiques priment. Le dioxyde de titane n’est toujours pas interdit, contrairement à la loi votée il y a quatre mois. Ils ne sont pas les seuls. 

Les politiques ne doivent avoir sur notre corps que le pouvoir que nous voudrons bien leur accorder. Concernant le mien, j’agis pour leur réduire ce pouvoir à zéro. Première bonne nouvelle, l’information sur l’alimentation est facile d’accès aujourd’hui – elle est surabondante, certes, demande du temps, mais existe. Deuxième bonne nouvelle, des associations, des citoyens, des producteurs, des commerçants, des restaurateurs, ont le souci du bien manger et, cela n’est pas négligeable, ils sont nombreux à considérer prioritaire la dimension du plaisir associé au repas. Il faut aller vers eux. Troisième bonne nouvelle, vous disposez d’un sens appelé le goût, et vous pouvez le développer toute votre vie durant. Je n’oublie pas bien sûr que certains ne disposent pas des moyens de garantir à leur famille le minimum alimentaire vital. Là, se trouve le premier scandale politique.

Sur le même sujetAgriculture, alimentation et Dalida ; où comment Didier Guillaume se fait habiller pour l’hiver

PhotographieHaley Lawrence 

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