Entretien avec Christelle Pineau, « chercheuse » en vin naturel

Chercheuse en anthropologie passionnée de vin naturel, Christelle Pineau a donné naissance, en octobre 2017, à la première thèse consacrée à ce pan marginal de la viticulture qui déchaîne les passions. Une entreprise risquée, validée par la très sérieuse École des Hautes Études en Sciences Sociales (Paris). Son travail a ensuite fait l’objet d’une adaptation pour le grand public intitulée La Corne de Vache et le microscope, le vin ‘nature’, entre sciences, croyances et radicalités (éditions de La Découverte). Elle revient pour Atabula sur les fruits de cinq ans de travail et quelques centaines d’heures passées aux côtés des trublions du monde viticole français.

Atabula – Comment s’explique votre intérêt pour le vin naturel ?

Christelle Pineau – J’y suis venue par les odeurs, les saveurs. On va dire que je possède un nez intéressé et ouvert. À côté de mon premier métier de journaliste, je me suis auto-formée et j’ai fait des stages auprès de petits producteurs. En parallèle, j’ai repris un cursus d’anthropologie à Brest et consacré mon master à l’émergence des femmes dans le monde du vin, dans l’esprit des gender studies. Le déclic s’est produit à Nantes, où j’ai découvert Le Picolo aux alentours de 2008. C’était un restaurant qui proposait du vin naturel, dont le sommelier était Thomas Noble (actuellement en poste à la Côte Saint Jacques, deux étoiles à Joigny). Cela a bouleversé ma façon de boire et m’a réconciliée avec certains cépages. En fait, j’ai compris qu’il ne fallait pas incriminer les cépages mais la manière de les travailler. Prenons le sauvignon : lorsqu’il est vinifié avec trop de soufre, cela occasionne une dimension florale extrêmement prononcée, des choses qui me montent à la tête… Le premier soir dans ce lieu, j’ai goûté un sancerre sans soufre ainsi que d’autres vins qui m’ont emmenée complètement ailleurs.

Comment avez vous fait pour concilier, lors de la préparation de votre thèse, la rigueur propre au travail universitaire et votre attrait personnel pour le vin naturel, qui est à lui seul un sujet passionnel de nos jours ?

Mon directeur de thèse Sergio Dalla Bernardina m’a servi de garde-fou. J’étais moi-même consciente du risque, de ma situation, de ma position. Je ne me suis pas non plus empêchée d’entrer dans les affects car on accède aussi à la compréhension par la voie du sensible. On peut très vite être accusé d’un excès de subjectivation, c’est un fil extrêmement ténu. Dans mon jury, il y avait des profils très différents. Parmi eux, l’anthropologue Georges Guille-Escuret, qui a travaillé sur le vin avec une approche plus matérialiste. Nous ne partagons pas les mêmes idées et les mêmes approches, mais il a été extrêmement respectueux de mon travail. Le géographe Augustin Berque (qui signe la préface de l’ouvrage issu de la thèse, ndlr) avait un regard proche du mien. Quant à mon directeur, il me titille encore aujourd’hui dans mes interventions en me disant que j’ai un ‘terrain angélique’. Ce qui n’empêche pas de rester lucide par rapport à certains enjeux.

Avec le recul dont vous disposez aujourd’hui, comment définiriez-vous le vin naturel ?

Ce sont des vins sans intrants chimiques de synthèse à la vigne comme à la cave. Voilà une définition sur laquelle tout le monde peut à peu près s’entendre. Avant, quand on parlait du vin nature, c’était la chaptalisation (ajout de sucre, ndlr) qui était au cœur des débats. Aujourd’hui, c’est vraiment la question du soufre ajouté qui est prééminente. Il y a les vignerons qui s’autorisent un peu de soufre sur la vendange ou à la mise en bouteille – surtout pour se rassurer – ceux qui pratiquent la biodynamie et ceux qui la pratiquent sans le dire et sans s’agréger à des groupes de biodynamie en particulier. L’Association des Vins Naturels (qui regroupe une cinquantaine de membres, ndlr), fondée en 2005, a rediscuté son cahier des charges au printemps dernier et abouti à un durcissement des critères en excluant la possibilité d’utiliser du soufre. Certains vignerons de la mouvance naturelle, qui s’est construite en dehors des normes et parfois selon une logique libertaire, s’interrogent sur la nécessité d’un cahier des charges.

Gustativement, observe-t-on des constantes ?

Il y a des rouges qui conservent du gaz, d’autres qui n’en contiennent pas. Certains vins naturels, dans leur rectitude, se rapprochent des standards AOC. Globalement, je dirais qu’il y a autant de vins naturels que de vignerons.

« La Corne de Vache et le microscope » : quelle est la signification de ce titre ?

Après la Seconde Guerre mondiale, l’utilisation des produits chimiques dans l’agriculture s’est généralisée. Des représentants ont commencé à sillonner les vignobles, vendant du rêve à des paysans dont la figure était ringardisée. Plus personne ne voulait travailler la terre. Ceux qui ont continué ont souvent cru à ce discours du progrès immédiat. L’œnologie elle-même s’est construite sur cette notion de progrès, de maîtrise, de rectification. Mais c’est allé trop loin : on ne peut pas dire qu’on respecte le terroir quand on arrose la terre de produits chimiques à longueur de saisons. Ce titre symbolise la recherche spirituelle de ces vignerons qui ont voulu renouer, dès les années 70, avec le vivant. Certains d’entre eux pratiquent des formes de chamanisme pour accéder par le sensible à la connaissance de la vigne, tout en effectuant des mesures et des analyses très précises au quotidien. 


Sur le même sujetLe monde flou du vin naturel / Pascaline Lepeltier, sommelière naturellement engagée

PratiqueLa Corne de Vache et le microscope, le vin ‘nature’, entre sciences, croyances et radicalités, éditions de la découverte, 20 euros

Photographie – DR

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