J’y étais… à Encatation, spectacle culinaire orchestré par Johann Le Guillerm et Alexandre Gauthier

Encatation, spectacle singulier et radical, vient d'être présenté pour la première fois au Channel, à Calais. J'y étais......

Encatation, spectacle singulier et radical, vient d’être présenté pour la première fois au Channel, à Calais. J’y étais…

L’entrée en matière a une dimension presque religieuse. Entre deux hauts rideaux noirs qui séparent les espaces de la grande halle du Channel, le convive-spectateur est invité à se laver les mains puis à se faire prendre en photo sans que l’on sache pourquoi. On sent bien que le photographe n’a pas tout le visage dans le viseur, mais qu’importe, cela doit être volontaire. Car il suffit de connaitre les deux artistes qui sont à la manoeuvre pour savoir que, ce soir, rien ne sera tout à fait normal, et que le hasard n’aura pas droit de citer. Johann Le Guillerm et Alexandre Gauthier bousculent, transgressent, radicalisent. Mais ils ne le font pas n’importe comment.

La radicalité est un art. Il suffit d’avoir vu Secret pour comprendre qu’il y a un avant et un après Johann Le Guillerm dans l’expérience du « spectacle ». Le circassien, qui préfère désormais se définir comme un « praticien de l’espace des points de vue », subjugue le spectateur qui se laisse emporter dans un univers aussi ludique que déstabilisant, rempli d’obsession créative, de recherches permanentes et de créations éphémères. Une création de Johann Le Guillerm ne se regarde pas ; elle se vit, dans un temps qui s’étire librement, dans une temporalité et une intensité perturbantes. Alors, forcément, quand il s’agit de réaliser un repas – mais est-ce vraiment un repas ? – avec un chef – qui est bien plus qu’un chef ! – de la trempe d’Alexandre Gauthier, il y a une attente particulière, une envie de plonger dans un univers inconnu. De se laisser bousculer par Encatation, un nom de spectacle qui en dit long… puisqu’il ne veut rien dire.

Le spectateur est appelé à se concentrer sur deux essentiels : la préparation de chaque plat par les acteurs-serveurs et la façon d’ingurgiter la proposition culinaire. En cela, Encatation se situe bien au-delà d’un simple repas

Placement individuel aléatoire, histoire d’éviter de se retrouver à côté d’une connaissance, tabouret haut et volontairement inconfortable (entre la position assise et débout), 70 personnes réparties sur quatre longues traverses en bois, et en forme de ’S’ allongé. Tout ce petit monde est tourné vers le centre de la scène où se situe une sommaire cuisine centrale et quatre postes de service. Pas de verre mais une grande éprouvette individuelle remplie d’eau, pas de couverts, pas d’assiettes classiques mais un enchainement de contenants de différentes matières et formes. Chacun est invité à manger les différents plats comme il l’entend. Les regards se croisent, interrogent son voisin pour voir comment il s’y prend. Au milieu du diner, Johann Le Guillerm susurre dans le micro qu’il faut prendre le plat en verre dépoli à pleine main et lécher le long serpentin vert. Des hésitations, des sourires, un retour en enfance. « Ce qui était interdit enfant est autorisé aujourd’hui » entend-on au micro. Les serveurs, eux, ne mouftent pas ; interdiction d’échanger avec le public. Les convives eux-mêmes se posent la question de savoir s’il faut parler ou se taire. Parle-t-on pendant une représentation de spectacle vivant ? Non ! Parle-t-on en mangeant, que ce soit chez soi ou au restaurant ? Oui ! Encatation n’impose rien, chacun est libre de faire comme il l’entend. Certains parlent mais pas trop, quelques blagues fusent histoire de, mais le silence domine largement. Entre le rythme plutôt lent – classique chez Johan Le Guillerm -, la scénographie et une quasi absence de parole, le spectateur est appelé à se concentrer sur deux essentiels : la préparation de chaque plat par les acteurs-serveurs et la façon d’ingurgiter la proposition culinaire. En cela, Encatation se situe bien au-delà d’un simple repas : il s’agit d’ « une nourriture des points de vue » comme l’indique le petit livret remis à chaque participant.

Les duos gastronomiques du Channel – Depuis 10 ans, la scène nationale de Calais, le Channel, en collaboration avec les Grandes Tables, produit des duos gastronomiques avec le chef de la Grenouillère, Alexandre Gauthier. Dans l’ordre chronologique, Alexandre Gauthier a travaillé avec Peter de Bie, compagnie Laika (mars 2009), avec l’architecte Patrick Bouchain (décembre 2009), avec le directeur du festival d’Aurillac Jean-Marie Songy (mars 2010), avec le critique gastronomique Andrea Petrini (juin 2010), avec le directeur du Channel Francis Peduzzi (décembre 2010), avec l’artiste François Delarozière (mars 2011), avec les artistes Étienne Saglio et Raphaël Navarro (mars 2012), et avec l’artiste Jérôme Bouvet (juin 2015).

Spectacle singulier et radical, qui tournera prochainement en France, Encatation bouscule les frontières et dérange. À la fin du « repas », chacun y allait de ses commentaires, entre émerveillement et scepticisme. Si le public de la scène nationale de Calais est largement habitué au langage des deux artistes, il n’en sera probablement pas de même ailleurs. Voué à évoluer, dans une forme de work in progress permanent, Encatation constitue une bonne entrée en matière pour découvrir les univers créatifs de Johann Le Guillerm et d’Alexandre Gauthier. À chacun, ensuite, de se faire une religion.

Sur le même sujetEncatation, nourrir les points de vue : entretien avec Alexandre Gauthier et Johann Le Guillerm

PratiqueSite de Johann Le Guillerm / Site d’Alexandre Gauthier / Le Channel, 173 boulevard Gambetta, Calais (62) – lechannel.fr

Photographie – Gwen Mint

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