Bienvenue dans le monde de la non-viande !

Le journaliste et consultant Claude Boiocchi développe une réflexion sensible sur le non-sens de la « clean meat »

Si l’on en vient à s’interroger sur la pertinence de la « clean meat », qui fait beaucoup parler d’elle ces temps-ci et affole le petit monde des start-up du secteur « food », cela n’est pas pour le simple plaisir de critiquer l’idée d’une soit disant « viande » cultivée en laboratoire et de justifier par là même la (sur)consommation de viande telle qu’elle s’effectue actuellement ici ou ailleurs. Disons que mon propos consiste plutôt ici à souligner le fait que nous mangeons d’abord et avant tout parce que nous sommes des êtres de chair et de sang. A ce titre, nous éprouvons instinctivement le besoin de « naturer », notamment en mangeant des produits issus de la nature et donc si possible identifiables en tant que tels : croquer une pomme qui vient d’un pommier ou un radis qui a poussé dans la terre, boire de l’eau fraîche ayant cheminé depuis les montagnes, des lacs, des torrents etc. Et enfin manger de la viande qui vient d’un animal.

On peut se dire choqué par le fait d’être carnivore et faire le choix d’être végétarien, mais la pseudo viande cultivée à partir de cellules de boeuf, de mouton ou autre, reste quelque soit sa raison une absurdité puisqu’elle procède d’un crime qui s’éternise. Avec la « clean meat » ou la viande in-vitro, il s’agit ni plus ni moins de modifier notre rapport au vivant et aux origines du vivant, pour en faire une parenthèse scientifique monstrueuse, qui, à partir d’un prélèvement cellulaire n’en finirait plus. Or ce qui caractérise notre rapport à la nourriture est justement une forme d’algèbre primordial qui consiste à faire disparaître une chose en la métabolisant. Une pomme, un radis, une côtelette d’agneau, etc. : nous mangeons notamment pour réaliser combien notre organisme est capable de transformer une chose comestible en énergie. Cela suppose de comprendre que cette chose co-existe avec nous-même, que cette chose est unique tout comme nous et que notre appétit nous conduit à la sélectionner.
L’idée même de viande sans viande est une folie qui prétend mettre sur le marché une viande immaculée du point de vue éthique puisque ne nécessitant plus d’élevage et donc d’abattoir. On joue avec les mots pour rassurer les âmes sensibles en créant un monde aseptisé parallèle et silencieux qui produirait de la quasi viande à la manière d’une hypothétique corne d’abondance accordée par un bon génie. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si ce lobby de la « carniculture » ne survendait pas sa trouvaille en omettant de nous préciser qu’elle est en réalité seulement en mesure de fournir une substance coûteuse en énergies, très appauvrie et donc à peine considérée comme de la viande par la communauté scientifique objective qui s’intéresse à ce sujet. Car manger de la viande, ou manger du poisson, c’est d’abord et avant tout manger du vivant et si cela peut contrarier la philosophie d’un fragment de la population mondiale, il en va tout autrement pour l’immense majorité qui ressent dans son être le besoin de goûter la vie et de ressentir des molécules de tissus vivants passer à travers son corps.

La chronique « Aigre-doux » de Jean-Claude Ribaut – « Attraper un beau gros lapin de garenne en pleine course, par les oreilles. L’attacher par les pattes arrières à un joli tronc d’arbre – si possible un résineux – au centre d’un bois de quelque vingt, vingt-cinq hectares. Sans plus de façons, mettre le feu à toute la forêt. Manger la bête sans sel, assis sur les roches encore chaudes et parmi les odeurs divines de cet incendie sylvestre » / Lire la chronique de Jean-Claude Ribaut, « Vegans contre viandards : à la vie, à la mort, au profit ! »

Au même titre que les fraises issues du milieu carcéral imaginées par Agricool et défendues aussi dans le secteur « food » start-upien, la « clean meat » risque bien d’être toujours asymptotique à son grand accomplissement nutritionnel, du simple fait que les phénomènes naturels qui donnent lieu à la pousse des plantes, des arbres, des fruits, ou à la croissance des animaux échappent au moins dans une certaine mesure à toutes les équations. Il va de soi que nous pourrions grandement améliorer les techniques et les méthodes de productions dans les domaines de l’élevage et de l’agriculture mais cela ne change rien au fait qu’une presque fraise ou qu’un faux steak ne produiront jamais l’effet intégral qu’il nous est possible d’éprouver lorsque nous apprécions un fruit de saison digne de ce nom ou une viande de qualité.

Bref, si la viande issue du prélèvement de cellule souche ne peut pas être sérieusement désignée comme de la viande c’est bien que notre relation à la nourriture relève d’un principe de mêmeté qui nous fait rechercher la nature des choses et non leur caricature ou leur approximation. Il est peut-être temps pour nous, humains, de nous souvenir que dans tout acte alimentaire réside une forme de sacrifice amoureux qui nous fait nous sentir nous-mêmes et redevable à la Nature en tant que Terre nourricière.

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Photographie – Tim Foster, Victoria Shes

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