Les enfants, tournée générale ! (grâce au lobbying de Vin et Société)

Éducation nationale, vin et lobbying : les enfants boivent la tasse, avec du vin dedans !

Vous connaissez la pub : « Papa, c’est quoi cette bouteille de lait ? » L’enfant qui interroge son père est particulièrement débile tant sa question est conne. Franchement, à un enfant qui vous tend une bouteille de lait en vous demandant c’est quoi cette bouteille de lait que voulez-vous répondre d’autre que c’est une bouteille de lait ? Eh bien une dénommée Krystel Lepresle est convaincue que les enfants sont ainsi, mais elle pense aussi que le lait les intéresse moins que le vin. Ne l’accablons pas tout de suite, les statistiques consacrées à la délinquance infantile pourraient lui donner raison. A-t-on déjà vu un enfant agresser une vache pour la traire de force ? Non. A-t-on déjà vu un enfant de chœur piquer le vin de messe ou des sales gosses faucher une bouteille dans la cave d’un voisin pour la siffler en cachette ? De tout temps. Et par ceux qui courent où les bonnes choses se perdent, ce type de traditions, il faut savoir les entretenir.

De leur côté les pédagogues de l’éducation nationale en préférant la pédagogie inductive qui s’appuie sur des faits de société, des situations de la vie quotidienne, pour développer de nouvelles stratégies cognitives, les pédagogues de l’éducation nationale, donc, ne pouvaient pour ce faire trouver meilleure alliée que madame Lepresle. Madame Lepresle n’est pas une maitresse d’école. Elle n’est pas là pour instruire la future élite de la nation. Non, elle est là pour que les traditions perdurent et, sur ce point, donner un coup de main aux adeptes de la pédagogie inductive. Dans un reportage du journal de France 2 du 28 février 2019, madame Lepresle nous est présentée comme dirigeant « une discrète et puissante association de lobbying : Vin et Société. » Madame Lepresle connait le vin, les enfants et les cucurbitacées. « Vous savez, les enfants, dit-elle, ils vivent pas dans des bocaux comme les cornichons. Quand ils sont dans un territoire viticole ils se demandent mais qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est-ce que c’est cette vigne ? Ou alors même qu’est-ce que c’est que cette bouteille ? » Elle a la nostalgie de La Guerre des boutons version 1961, madame Lepresle ; la nostalgie d’une époque où les paysans faisaient découvrir les joies du terroir à leurs enfants, comme dans cette scène où P’tit Gibus, ayant renversé son pot à lait en s’étalant dans la rue, se voit réconforté par un paysan et sa femme à coup de verres de calva sous prétexte que « le calva ça n’a jamais fait de mal à personne. Avec ça tu vas cavaler comme un lapin. » Et P’tit Gibus de repartir du haut de ses huit ans, bourré comme un coing, un grand sourire aux lèvres en clamant que c’est bon la goutte ! Dans la même histoire, tous les enfants boivent planqués dans leur cabane, à l’image des pères qui trinquent et finissent ivres. Vin et société, disais-je ! Et madame Lepresle connait ses classiques.

Sans Vin et Société, l’intérêt des petits Français pour notre viticulture est foutue, tant il est vrai que les enseignants sont totalement incompétents sur ces questions pointues (« Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est-ce que c’est cette vigne ? Ou alors même qu’est-ce que c’est que cette bouteille ? » ). Et puis, viendrait-il à l’esprit d’un enseignant d’organiser un voyage scolaire en Bourgogne, dans le Médoc ou autres terroirs viticoles, d’en faire découvrir l’économie et l’agriculture ou rencontrer les hommes qui les animent ? Un petit Rémois pourrait-il se voir proposer par sa maîtresse d’école la visite d’une cave de champagne avec sa classe ? Un professeur des écoles pourrait-il faire un cours de géographie sur les richesses de la France des vignobles, un cours de science sur la fermentation alcoolique ? D’abord, saurait-il localiser sur une carte du pays ces différents vignobles ? Apparemment ces professeurs incultes et fainéants n’attendaient que les lobbyistes du vin pour leur mâcher le boulot.

Alors, pour mâcher le boulot, madame Lepresle offre aux écoliers des « outils de débat pour la classe ou pour la famille » qui traitent du vin. Bien sûr, comme dans tout grand débat, les questions qui pourraient embrouiller les objectifs du dit débat ne sont pas retenues, du type : « Et pourquoi quand tonton il a trop bu il crie sur tout le monde et il tape tata ? » ou « comment peut-on profiter du plaisir que nous offrent les talents de nos viticulteurs sans grossir les rangs des 41 000 décès par an dus à l’alcool ? » (celle-là, c’est la question du fayot de CM2). Enfin bon, faisons avancer le débat et recentrons-nous sur les questions non péjoratives des enfants qui ne sont ni cornichon ni fayot, et considérons l’incompétence des enseignants à expliquer ce qu’est une vigne, ce qu’est une bouteille de vin, à faire des visites sur le terrain, à faire un peu de géographie du territoire, et nous comprendrons pourquoi l’association lobbyiste Vin et Société, financée par les interprofessions viticoles, a dû s’associer aux fiches les Incollables et le journal Mon Quotidien, pour établir un partenariat avec l’éducation nationale afin de combler les lacunes de ses fonctionnaires. Notons par ailleurs que dans ce but, des kits pédagogiques ont aussi été réalisés par les interprofessions viticoles (exercices de maths, de français… autour du thème du vin) pour être distribués dans les écoles en Alsace, Bourgogne, Jura, Bordelais et en Provence, cela depuis plusieurs années, sans que le ministère de la santé n’en ait eu vent (il n’est qu’à voir le regard effaré d’Agnès Buzyn lorsqu’on lui présente ces outils). Il ne faut pas attendre de cohérence de la part de l’État en matière de politique publique ; les ministères en fonction de leurs intérêts peuvent librement se tirer dans les pattes les uns les autres au détriment des citoyens (ici donc, ministères de l’agriculture et de l’éducation nationale contre ministère de la santé).

La collusion association lobbyiste, commerce vinicole, éducation nationale est discutable, d’autant plus quand cela aboutit à une opération de banalisation de la consommation du vin sous couvert d’instruction, sachant qu’aucun de ces « outils de débat » n’est accompagné de ces messages de préventions qui par ailleurs inondent hypocritement d’autres supports. Le directeur académique de Gironde, lui, assume parfaitement quand on lui indique qu’à aucun moment dans les kits pédagogiques n’est indiqué que l’alcool est dangereux pour la santé. Retranscrivons in extenso ses propos entendus dans le reportage sus-cité (du moins ceux retenus par les journalistes de France 2) : « Le médecin peut formuler des inquiétudes sur à peu près tout, y compris sur l’air qu’on respire, et sur l’eau en bouteille qu’il boit, c’est assez effrayant dans le monde dans lequel on vit qu’on cherche à créer des problèmes partout. » Du top niveau côté arguments et esprit critique. Ils se sont bien trouvés avec madame Lepresle. Pour faire du Boileau (sans jeu de mots) après Boileau : ce qui se conçoit mal, s’énonce difficilement et les mots pour le dire peinent à convaincre.

D’aucuns tiqueront comme moi sur ce mélange des genres, émettrons des doutes. D’autres verront dans ces lignes un énième exemple de complotisme (encore un type qui voit le mal partout !). Les choses me paraissent simples en fait : à chacun son boulot, l’enseignement aux enseignants, la production et la vente de vins aux viticulteurs et, pour madame Lepresle qui, bien qu’elle sache différencier un enfant d’un cornichon, n’est ni enseignante, ni viticultrice ; elle est lobbyiste. Que Vin et Société prétende faire œuvre publique utile par son action relève soit de la plus profonde hypocrisie, soit d’une mauvaise conscience qui confinerait à la bêtise la plus totale. Un lobby (ceux qui l’incarnent) est tout sauf bête, et sa conscience se trouve limitée par sa fonction qui vise à faire pression, à influencer, et à n’agir que pour les intérêts particuliers qui le finance. Les faux beaux sentiments mis au service de l’hypocrisie, eux, font partie du job de Madame Lepresle. Et son job elle le fait très bien puisque l’Éducation nationale l’y autorise. En tant que structure d’état, cette dernière est dans notre histoire la plus à blâmer, la seule à côté de la plaque en négligeant le fait qu’un professeur d’une école primaire est à même de préparer un cours pour expliquer combien la viticulture fait partie des richesses de notre pays, en principe avec discernement et sans conflit d’intérêt. Au bout du compte, ce sont les élèves qui trinquent

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Photographie – Photo by Caleb Woods on Unsplash

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