Tribune de Claude Boiocchi


Il existe un système qui permet aux êtres humains de communiquer entre eux pour communier au quotidien sur la perception du monde qui les entoure. Il s’agit du langage articulé. Seulement voilà, une des contraintes qu’il nous faut accepter pour bénéficier de ce formidable outil provient du fait que les mots que nous échangeons sur les voies communicantes ont un sens. Alors que deviendrons-nous lorsque dans un avenir proche, le lait ne sera plus du lait, la viande ne sera plus de la viande, et que nous en serons réduits à dire (et à consommer) un « quasi monde » dénaturé ?


Dans un article issu de la presse agricole, daté du 1er aout 2019, la journaliste nous informe ainsi qu’ «  il est désormais possible de produire du lait de vache sans vache. ». Ce faisant elle commet au passage deux erreurs ou bien simplifie à outrance son propos au risque de violenter les formes logiques du langage.

En parcourant ce texte, il me revient en effet en mémoire cette blague des cours de récréations qui consiste à poser successivement et rapidement à un camarade des questions dont la réponse est invariablement : «  BLANC », puis on lui demande dans la foulée de nous indiquer le breuvage favori des vaches.
La réponse la plus fréquente étant : «  du lait ! »

Or c’est bien de cela dont il s’agit lorsque l’on nous vante les mérites d’une «  agriculture cellulaire »  qui serait capable de «  fabriquer du lait à partir de matériel génétique de vache ». Vous noterez au passage l’usage de l’article indéfini « de » qui indique simplement que, et je cite Wikipédia pour être précis, le référent (la chose, l’animal, la personne dont il s’agit), existe bien, mais demeure inconnu des « actants de l’énonciation » puisque l’article indéfini est l’outil type de la détermination incomplète. Et c’est précisément cette incomplétude qui nous pose problème. En effet, dans le monde futur sur lequel misent les start-ups de la Silicon Valley, il sera question de « produire du quelque-chose » à partir d’un échantillon de spécimen susceptible d’être cultivé dans d’immenses boites de pétries.

Du lait, de la viande, et bientôt « de la » pomme, « de » l’œuf, produits à l’infini ?

Bref, on nous proposera très sérieusement ni plus ni moins des spin-off de la viande, du lait ou de tout autre produit naturel, puisque l’on sera capables de cultiver des fragments identitaires caractéristiques de la chose souhaitée. Autant dire que nous sommes à la veille de boire du lait qui ne sera pas du lait mais une boisson blanchâtre d’aspect laiteux très partiellement comparable à ce que nous désignons communément comme le lait de la vache, ce que ne manque pas de préciser d’ailleurs l’anthropologue Richard C. Delerins, cité dans le même article de presse en ces termes : «  Le lait ( cellulaire ) n’a bien sûr pas la même diversité microbienne que votre lait. » Il en est bien évidemment de même pour la non-viande ou viande in-vitro, dite « viande propre », qui imite la texture, le goût, la jutosité et que sais-je encore de ce que nous imaginons lorsque nous pensons à un steak.

Ces entorses multiples faites au langage sont une façon d’appauvrir notre compréhension du réel, notre rapport aux choses. On voudrait faire l’économie de la longue culture, de la maturation, des procédés naturels et de la définition complexe des choses (ici, plus particulièrement des aliments) pour faciliter la consommation au risque de faire de nous des humains indéfinis et réduits à un rapport fonctionnel à l’alimentation. Prêts à consommer du miel sans abeilles, de l’œuf sans poules, du lait sans vaches, du jambon sans cochons, et pourquoi pas de la pomme sans vergers, du vin sans vignes, etc. Enfin, l’article de Réussir ne dit pas si cette substance laiteuse fabriquée en Californie par Perfect Day permet de faire des crêpes et autres recettes culinaires de ce genre…les inventeurs d’un tel breuvage « scientifique et éthique » s’en préoccupent-ils réellement d’ailleurs ?

Alors que ce 21ème siècle s’impose comme le plus incertain de l’histoire de l’humanité, nous devons plus que jamais nous questionner sur ces « avancées », et prendre garde à ces apprentis sorciers qui débilitent des syllogismes logiques** dans le but de nous faire prendre des vessies pour des lanternes ou des bouteilles contenant un liquide blanc pour des bouteilles de lait. D’autant qu’ils sont manifestement de plus en plus populaires auprès des médias qui se plaisent à présenter ces innovateurs de la Food comme des pionniers généreusement financés par les milliards de dollars en provenance des fonds d’investissements.


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Photographies – Perfect Day / Photo by Crissy Jarvis on Unsplash

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