Jacques Chirac et la tête de veau : mensonge tripier et marketing politique

Jacques Chirac et la tête de veau : une histoire d’amour culinaire ou une histoire de marketing bien huilée ?


Le décès de Jacques Chirac, comme il est d’usage, a suscité de nombreux commentaires élogieux, même chez ses ennemis d’hier. En politique, on tire plus facilement sur les ambulances que sur les corbillards. Même Edouard Balladur, son concurrent malheureux aux élections présidentielles de 1995, a « fait part de son émotion » en apprenant la nouvelle. Un autre hommage n’est pas passé inaperçu, c’est celui de la Confédération nationale des Artisans Tripiers qui a exprimé sa « tristesse » à l’égard du « Président Jacques Chirac, notre meilleur ambassadeur de la tête de veau et grand amateur de produits tripiers. » Inattendu, cet hommage à la passion supposée du défunt pour les abats relève largement d’une légende, c’est à dire d’une astucieuse stratégie de communication, avant la présidentielle de 2002. Le mangeur de pomme de 1995, après cinq années de cohabitation avec l’austère Lionel Jospin, devait laisser place à un personnage cohérent avec les images que donnaient de lui « Les Guignols de l’Info », émission de Canal+ qui faisait rigoler la France entière. La mise en scène fut parfaite : saucisse sèche, boudin, jambon, pâté de campagne, tous les ingrédients d’une copieuse assiette de cochonnailles, puis une tête de veau sauce ravigote suivie d’un sorbet à la pomme au calvados – excusez du peu -, voilà le menu de campagne du candidat Chirac chez le Père Claude, bistrot rabelaisien de l’avenue de la Motte-Picquet à Paris, habituellement fréquenté par quelques dépendeurs d’andouilles et des hommes politiques de tous bords. Le tête à tête – si l’on peut dire – entre le président candidat et son épouse Bernadette serait passé inaperçu, si Paris Match n’avait été convié à immortaliser la scène pour en faire sa couverture. Voici donc la cuisine ménagère propulsée au premier plan, et la tête de veau élevée en quelque sorte à la dignité du débat démocratique. Mais peu après son élection, alors que la cuisine de l’Elysée avait programmé ce plat pour l’ordinaire, le Président donna pour instruction de ne plus lui en servir. C’est du moins ce qu’a raconté sur BFM TV, un ancien chef de l’Elysée, interviewé au lendemain de son décès. L’on sait bien que pour faire campagne, il faut de l’estomac, mais doit-on jauger les candidats à l’aune de leur appétit ? A chacun d’apprécier dans le secret de l’isoloir. Jacques Chirac, ce n’était pas un secret, appréciait les nourritures roboratives et la cuisine créole, mais aussi toutes les cuisines asiatiques. En période électorale, de nombreux témoignages sont concordants, il se régalait surtout d’énormes sandwichs garnis de cornichons aux rillettes du Mans, qu’il savourait avec une bière Corona, l’une des plus insipides du marché, hélas !

Relevons, pour la toute petite histoire, que Lionel Jospin dinait, le vendredi avant veille du 1er tour des élections, chez Ramulaud, à l’étage de ce restaurant pittoresque, pour fêter le départ à la retraite de son chauffeur de l’hôtel Matignon. J’y étais, mais au rez-de-chaussée ! 48 heures plus tard, les urnes ayant parlé, Jospin déclarait « abandonner la politique. »


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Photographie – Eric Franceschi (Libération)

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