Ce mercredi 27 novembre au matin avait lieu l’audience en référé du procès intenté par Marc Veyrat à l’encontre du Guide Michelin. L’occasion d’une rencontre un peu loufoque entre les jargons judiciaire et culinaire de laquelle a surgi un débat sur la liberté de la critique gastronomique.


Il a fallu affronter le tumulte du RER A bondé mais nous étions à l’heure, ce matin, pour l’audience en référé du procès Veyrat/Michelin. Si le chef au chapeau ne s’est pas présenté en salle B de l’annexe du tribunal de grande instance de Nanterre, Gwendal Poullennec avait fait le déplacement. La présidente du tribunal ayant placé l’affaire en toute fin de séance, journalistes et avocats se sont retrouvés à la machine à café pour tuer le temps. L’occasion pour Stéphane Durand-Soufflant, chroniqueur judiciaire du Figaro et gastronome à ses heures, de revenir sur ses mémorables repas à Manigod, détails désopilants à l’appui. L’audience débute finalement à 11h25 sur des bases toutes aussi rocambolesques qu’un papier tue-mouche visible dans un établissement triplement étoilé. Avion pour la Chine oblige, le directeur du guide vient de lever le camp. On assistera donc à une joute entre les avocats des deux parties.

Du côté de Veyrat, Maître Ravanas se pare du beau rôle en défendant l’homme seul broyé par l’institution. Il revient sur l’histoire personnelle du chef « autodidacte » et l’exigence de la haute cuisine, insiste sur sa capacité à faire renaître la « magie » après l’incendie qui a frappé son restaurant en 2015. Puis il s’attaque au Michelin, revenant sur la rencontre entre son client et le guide le 12 mars dernier. La Saint-Jacques cotonneuse incriminée par le guide ? Impossible, puisqu’elle est cuite dans une coque de fruit de la passion. La suspicion de cheddar ? Une « offense totale » ! Il s’agissait en réalité d’un mélange de tomme, de beaufort et de reblochon en hommage à Mémé Caravis. La fameuse. Puis c’est au tour des inspecteurs d’en prendre pour leur grade. Qui sont ces gens ? Sont-ils vraiment qualifiés ? Quels sont leurs critères de notation ? « Nous demandons à rentrer dans cette machine » qu’est Michelin, souhaite l’avocat de Marc Veyrat, remettant au passage en doute « l’incontestabilité » de cette institution à grand renfort d’articles de presse suspicieux quant à la petite cuisine interne du guide. La carte de la nécessité de transparence est jouée à fond. On en oublierait presque que Marc Veyrat demande avant tout à être déréférencé du Guide Michelin. 

Maître Malka saisit la balle au bond d’entrée lors de sa prise de parole. « Maître Ravanas n’a pas beaucoup parlé de droit », souligne-t-il, s’extrayant d’emblée de la savoureuse tambouille culino-judiciaire de son confrère. De son point de vue, c’est la liberté d’expression dans son ensemble qui se trouve menacée par l’attaque du chef haut-savoyard. Contrairement à cette liberté fondamentale, « la vanité et l’égo démesuré ne font pas partie des droits inaliénables de l’Homme », torpille l’avocat du guide rouge. Incohérent, le chef au chapeau ? « Marc Veyrat considère que deux étoiles, c’est une critique. Il bénéficie pourtant d’une appréciation élogieuse et se voit classé parmi les 85 meilleurs restaurants de France. » Quant aux capacités nécessaires à l’exercice subjectif de la critique culinaire, Maître Malka convoque un exemple de circonstance. « Jean-Anthelme Brillat-Savarin, conseiller à la cour de Cassation, était le premier critique gastronomique. On ne lui a pas demandé ses diplômes de droit. »

Après avoir fait la leçon sur la liberté d’expression et la menace planante d’une dictature de la transparence, Maître Malka en remet une couche sur l’homme Veyrat, puisant dans les précédentes affaires judiciaires impliquant le chef au chapeau noir. Elles font selon lui ressortir les traits d’un « tyran en puissance ». L’avocat du guide balaye aussi les propos de son confère selon lesquels Marc Veyrat serait soutenu par ses pairs. « Pas un chef ne soutient Marc Veyrat », décoche-t-il comme une ultime flèche. Au cours de son intervention, Richard Malka a aussi assuré que la « bienveillance » était un principe cardinal de son client. Une certaine définition de Bibendum, qui est un peu la Joconde de la gastronomie. On ne sait pas ce qui se cache derrière son sourire, à part peut-être Marc Veyrat. Le commun des mortels en aura-t-il une idée plus claire le 31 décembre prochain ? Rien n’est moins sûr…


Sur le même sujetProcès Veyrat/Michelin : quels arguments pour les deux parties ?


Photographie – DR

Haut de page