Alimentation : je suis un peu Greta Thunberg et beaucoup Annie Cordy


Chronique engagée du libre-penseur Olivier Bénazet


Dimanche matin, direction l’unique hypermarché ouvert, mon fils veut faire des croque-monsieur. Devant l’étalage de tranches de jambon sous plastique, j’en appelle à mon ami Yuka, scanne un, deux, trois codes-barres mais nulle pastille verte, gage de produit comestible, ne s’affiche sur l’écran de mon smartphone. Une cliente me regarde faire puis déclare d’une traite « cherchez pas, vous trouverez pas, ouais, dans quel monde on vit, hein, puis moi depuis que j’ai vu ce qu’on fait aux animaux j’sens que j’vais pas tarder à devenir végétarienne, ouais j’le sens j’vais finir par me convertir, pas vous, non ? Puis ces emballages, non recyclables, vous connaissez leur durée de vie dans la nature ? Non ? Ben c’est cent à mille ans. Vous vous rendez compte ? Ou alors c’est l’incinérateur et bravo pour le climat. Qu’est-ce qu’on fait au monde quand même, hein ! La planète ils l’ont bien massacrée les industriels. Et la lâcheté des politiques, est-ce qu’on en parle ? » Je ne lui en parle pas, pourrais lui dire que j’ai déjà écrit sur eux, qu’elle n’a qu’à lire mes chroniques sur Atabula, mais comme elle me fout les jetons, j’acquiesce poliment, baisse les yeux qui s’immobilisent sur son panier à roulettes. Presque rien à l’intérieur, une bouteille de cola même pas Coca, un sachet de fraises Tagada, deux paquets d’Oreo et avec ça madame donne des leçons ! Elle nous fait quoi là ? Un dernier shoot de malbouffe avant sa conversion ? Ou elle achète ça pour ses gosses ? Gosses qui doivent être jeunes car, elle a quoi, la petite trentaine ?

Mon anecdote pourrait s’arrêter là tant elle illustre notre débandade, mais extrapolons. Imaginons ce panier destiné à ses enfants, on penserait que pour cette maman faire plaisir est essentiel. Mais quid de sa révolte ? Elle a raison, de par le monde dans les élevages industriels, ce qui pénètre dans les corps animaux est choisi selon des considérations productivistes, qu’il s’agisse de médicaments, d’hormones ou farines d’origines douteuses et j’en passe. Mais votre esprit flairera vite l’incohérence de cette pseudo-dissidente qui maltraite les siens d’animaux, ceux qu’elle élève, qu’elle a mis au monde, prénommons-les Théo et Léa, en les gavant de cochonneries. Considérons l’existence qu’elle leur prépare, leurs problèmes d’humeurs liés au yoyo glycémique, l’acné, les troubles digestifs, leur diabète de type II à vingt ans, leur colostomie et une fin atroce, tout cela pour endetter un peu plus la sécu, ce qui va encore nous valoir des réformes saignantes, des gens dans la rue, des yeux crevés, des mains arrachées et des trous dans la chaussée parisienne. Tout est lié, alors pourquoi ne repose-t-elle pas ces saloperies dans les rayons ? Cette bien-pensante pense peu. Il faudrait considérer les petites bêtes pendant qu’elle tue ses enfants à petit feu tout en œuvrant à l’effondrement de la société. À moins qu’elle ne soit qu’une brave maman et Léa et Théo des enfants tyrans, une pauvre smicarde, mère célibataire en plein burn-out, qui cède aux désirs de parasites qu’elle est bien obligée de supporter en échange d’un peu de tranquillité pour sa séance de méditation. Et ce que j’aurais pris chez elle pour de l’incohérence serait du désarroi.

Je n’ai toujours pas choisi mon jambon et son départ me laisse en plein doute. J’espère quoi avec mon smartphone et ses applis ? Pourquoi ne pas attendre lundi l’ouverture du magasin bio et y acheter mon jambon à la coupe. Pourquoi ce tout tout de suite ? Même qu’une fois des Oréo moi aussi j’en ai acheté à mon fils et me suis fais vivement reprendre par sa mère. Alors qu’elle soit une psychopathe ou une victime d’enfants tyrans, je ne vaux guère plus qu’elle. En plus moi je sais comment mon cerveau est fichu. J’ai un cortex fait pour raisonner, pour me raisonner, et qui devrait contrôler ce cerveau ancestral qui n’est jamais rassasié. Nous avons tous ces territoires cérébraux profonds qui façonnent nos motivations en libérant de la dopamine dès qu’il est possible d’obtenir un peu plus de nourriture, un peu plus de sexe, un peu plus de pouvoir. Encore aujourd’hui nous sommes sous la domination de nos pulsions. Et ce qui était excusable chez un Cro-Magnon dépourvu de frigo pour stocker son gigot de mammouth, obligé de s’empiffrer pour faire des réserves, question de survie, aujourd’hui ne l’est plus. Pourtant notre cerveau reste motivé par les pulsions d’accumulation. Les industriels le savent bien qui nous poussent en ce sens. D’ailleurs la maman de Léa et Théo en voulait aux industriels et aux hommes politiques.

La garce m’a foutu le cafard. Nous sommes simples citoyens et quand nous agissons mal, nous culpabilisons. Ou nous sommes hommes politiques, nous ne faisons rien parce qu’il ne faut pas perdre de voix, et nous culpabilisons. Ou nous sommes grands dirigeants d’entreprise, nous ne faisons rien parce qu’il faut gagner toujours plus d’argent, et nous… non là, leur culpabilité, j’ai des doutes. Alors nous nous en prenons tous à Greta Thunberg parce que, quand même se faire donner la leçon par une merdeuse de 16 ans ! En plus on va bientôt découvrir que c’est un cyborg fabriqué par les Chinois à la demande d’une secte de pédophiles d’extrême gauche. Les députés se sont clairement exprimés à son sujet quand elle est venue les voir. Il y a celui qui « respecte la liberté de penser… mais ne comptez pas sur moi pour applaudir une prophétesse en culottes courtes », ou l’autre qui lui décerne le titre de « Prix Nobel de la peur », ou celui de « gourou apocalyptique ». Ceux qui après l’avoir encensée et reçue en grande pompe, une fois critiqués par elle à la tribune de l’ONU, lui disent de retourner à l’école ou de s’en prendre à la Pologne ; gonflés eux qui d’habitude reprochent le manque d’esprit critique de la jeunesse. Eh bien cette « fée Clochette » (comparaison énigmatique du président du groupe Les Républicains au Sénat – il aurait dit « Nadine Morano à peine pubère », au moins restait-il en terrain connu. Mais là ? Il n’a pas dû lire Peter Pan), donc Clochette a eu le mérite d’exposer la culpabilité refoulée et l’incohérence parole/action de nos « représentants » (quelques arguments dans deux chroniques antérieures). Considérons ce député dont je ne citerai pas le nom par charité, sa remarque révélant son incompétence encore plus que sa susceptibilité. Le voilà justifier son refus de se rendre à l’assemblée nationale pour écouter Clochette, au prétexte que ce n’est pas d’une enfant qu’il recevra une leçon, et qu’il préfèrerait que les scientifiques du GIEC viennent lui expliquer le problème. Là, j’ai envie de dire «  Eh Ducon ! Sors le nez de tes sondages et plonge-le dans le rapport du GIEC, ou leur synthèse. Tout est à ta disposition. Ceux qui ont voté pour toi (pas moi) attendent que tu bosses et espèrent que tu t’informes sur les problèmes du monde avant de légiférer. Alors si la leçon d’une gamine de seize ans te fait mal aux fesses, faudrait que tu les bouges et te renseignes sur ce qui nous fiche aujourd’hui dans la mouise. Après libre à toi d’aller à la piscine le jour ou Greta vient faire causette, si t’as fait le job, je ne t’en voudrais pas. » Par contre, dès qu’il ne s’agit plus de Greta Thunberg, et qu’il faut causer programme électoral, là sur l’alimentation et la planète, main droite sur le cœur, tous sont écologistes, mais sur le mode du « j’voudrais bien mais j’peux point » de la philosophe existentialiste belge Annie Cordy.

La culpabilité naît de l’hypocrisie et de la honte. Nous en souffrons tous mais comment répartir les culpabilités entre ceux qui gavent leurs gamins d’Oréo et ceux qui les « représentent » ? Pour aider sur ce point quelques mots de l’écrivain Jonathan Safran Foer : « C’est très naïf de placer nos espoirs de changement dans les gouvernements actuels. Ils sont complètement irresponsables, et pas qu’aux États-Unis. Dès qu’il s’agit de climat, nos responsables politiques sont une blague. »
Après nos politiques, consacrons un petit paragraphe aux marchands, histoire de nous recentrer sur l’alimentation. Commençons par ce constat gentiment réactionnaire : manger était plus simple avant tant aujourd’hui la vie s’est compliquée. Les obstacles sont multiples, rythme quotidien des grands comme des petits, manque de temps compensé par un choix abondant mais pas toujours rassurant même si certains plats tout prêts avec photos mensongères sur la boîte (autre sujet) peuvent être vantés par de grands chefs (autre sujet), en fait faux choix puisque le vrai est effectué en amont par quatre centrales d’achat et que 80 à 90% de l’alimentation sera achetée en grandes surfaces. Ah, ces grands entrepreneurs qui pensent à l’écologie alimentaire quand le vent tourne et qu’à l’avenir c’est là que le fric se fera ! Allez, pour l’hygiène mentale et la probité, une petite citation de Michel Edouard Leclerc paraphrasant Patrick Balkany, qui piqua l’idée à un Saint-Augustin ivre d’avoir trop écouté Florent Pagny : « La loi, je m’assois dessus quand elle est contre moi ! » Bravo Michel Edouard, tout est dit, belle synthèse ! Cynisme quand tu nous tiens ! Et industriels de l’agro-alimentaire et grands distributeurs s’y tiennent. Il n’est qu’à observer l’évolution de leur considération pour le bio. En quelques décennies ils sont passés de l’indifférence à la moquerie puis à l’agressivité pour finir par un bel opportunisme, convenant que plus qu’une niche le bio devenait un secteur porteur. Laissons-les faire et le bio industriel servira de produit d’appel pour vendre des climatiseurs.

Mon fils aura dû attendre l’ouverture du magasin bio pour avoir ses croque-monsieur, je n’allais pas me laisser tyranniser. Ce qui m’intéresse est le monde dans lequel il vivra et dorénavant il y sera privé d’Oréo. S’il se plaint, qu’il en cause à son cortex parce que, s’il ne veut pas se planter comme nous, faut qu’il arrête de fonctionner en homme préhistorique bas du front. Et qu’il fasse taire l’Annie Cordy qui vit en lui.


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Photographie – Photo by Viktor Paris on Unsplash

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