Anne-Sophe Pic et consorts en Arabie Saoudite : éthique en toc mais gros billets sous la toque

En cuisine, l’époque est à l’éthique. Le bio, le durable, la responsabilité sociale, la place des femmes, le respect pour tous et par tous. Désormais, le chef doit être engagé et promouvoir les saines valeurs de son époque. Le guide Michelin n’a pas signifié autre chose en remettant – n’importe comment – son étoile verte à quelques chefs choisis à la volée et sans aucune cohérence. Mais qu’importe, le message est là : le chef moderne ne peut avancer sans défendre de vraies valeurs sociétales.


Nos adorables têtes toquées ont reçu jusqu’à 80 000 euros pour parader dans le désert saoudien

Mais il y a le discours et il y a la réalité : entre les deux, le grand écart fait parfois peur à voir. Récemment, de nombreux chefs – Emmanuel Renaut, Akrame Benallal, Hélène Darroze, Guy Martin, Adeline Grattard… – se sont rendus en Arabie saoudite, dans la cité nabatéenne d’Hegra, pour réaliser des repas, avec la contribution logistique du groupe Potel et Chabot. Sur Instagram, les photos sont belles, les tables parfaitement dressées dans un cadre idyllique, le pays semble accueillant et l’on se prend à rêver de prendre l’avion pour ce pays paradisiaque. Sauf que chacun sait que l’Arabie Saoudite n’a que l’apparence du paradis et que les jolies photos postées sur les réseaux sociaux ne constituent en rien une « information » mais une ambitieuse opération de communication de la part de chefs médiatiques au service… d’un régime politique dictatorial. Lequel souhaite redorer son blason en s’offrant les services d’influenceurs. Bien évidemment, tout cela n’est pas gratuit. Selon nos informations, nos adorables têtes toquées ont reçu jusqu’à 80 000 euros pour parader dans le désert saoudien. Leur rémunération varie en fonction du nombre d’étoiles : autour de 20 000 euros pour une, le double pour deux étoiles et jusqu’à 80 000 euros pour les trois étoiles. À ce prix-là, forcément, on n’est pas trop regardant sur les pratiques politiques en vigueur dans le pays hôte.

Emmanuel Renaut (à gauche), Guy Martin et son équipe (à droite)

S’il y en a une qui n’a pas eu peur de la contradiction, c’est bien Anne-Sophie Pic. Celle-là même qui ne cesse de s’engager pour défendre la place des femmes en cuisine a fortuitement oublié le statut des 16 millions de femmes vivant en Arabie Saoudite. Rappelons ainsi que les Saoudiennes vivent en permanence sous le contrôle de leur « gardien » (père, frère ou fils), qu’elles ne peuvent étudier sans l’aval de ce dernier, idem pour avoir un passeport et voyager, idem pour se marier ; rappelons également que la femme ne peut sortir du foyer sans son accord, qu’elle ne peut pas posséder un compte un banque et qu’en 2018 encore, une femme au volant était constitutif… d’un crime.


L’Arabie Saoudite, c’est loin de la France, loin de cette « opinion » qu’il faut séduire avec de gentilles valeurs défendues sur papier glacé

Bien évidemment, la dynastie Saoud cherche tout de même à moderniser les moeurs de son pays. Ainsi, les tribunaux ont depuis peu l’obligation d’envoyer un SMS à la femme pour l’informer que son (ex) mari venait de divorcer de façon unilatérale. Dans le même genre, il faut savoir que les services gouvernementaux du pays ont développé l’application Absher qui permet au mari de géolocaliser en permanence sa gentille femme… « J’attends des hommes qu’ils reconnaissent les femmes, leur travail. C’est nécessaire aujourd’hui pour la société », expliquait Anne-Sophie Pic à l’AFP il y a quelques mois. Laquelle ajoutait, qu’avec les femmes, « un lien s’est créé, de plus en plus fort. J’ai pris conscience de la difficulté qu’elles ont, assez similaire à celle que j’ai rencontrée ». Une conscience qui se réduit comme peau de chagrin à la vue des gros billets…

Empathique la cheffe triplement étoilée de Valence ? Pas vraiment, il aura suffi d’un chèque à cinq chiffres reçus des autorités saoudiennes pour « oublier » les bons principes et tous les engagements. Mais qu’importe, l’Arabie Saoudite, c’est loin de la France, loin de cette « opinion » qu’il faut séduire avec de gentilles valeurs défendues sur papier glacé. Pour la cohérence et la vérité, il faudra repasser. Triste éthique en toques et en toc.


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Photographies – Instagram Anne-Sophie Pic, Potel et Chabot

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