Le billet d’humeur de FPR #5 : con fini, confiné, hébétude, solidarité, opportunisme, virtuel, réel et résolutions

Journalisme d’un con fini ?

Franchement, s’engager à rédiger un billet d’humeur chaque semaine sur un média spécialisé « food » alors que le monde de la restauration vient d’être placé dans un coma artificiel pour un temps indéterminé, était-ce bien raisonnable ? Oui, non, ça se discute. Reste une première vérité : contrairement à certains confrères, Atabula s’engage à continuer d’informer. Et de déranger. Plus que jamais, l’information est cruciale ; elle doit faire lien et sens. Quant à l’opinion, elle ne doit pas s’endormir pour cause d’union nationale de pacotille. Journalisme d’un con fini ? Je ne le crois pas. 

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Confinement et prémonition

Qui a, pour la première fois en ces temps bousculés, utilisé ce mot de confinement ? Aujourd’hui sur toutes les lèvres, il était hier encore d’un usage plus que limité. Je me suis demandé quelle était la définition exacte de « confinement » et voilà les trois acceptions du Larousse :

1/ Situation d’une population animale trop nombreuse dans un espace trop restreint et qui, de ce fait, manque d’oxygène, de nourriture ou d’espace.

2/ Ensemble des précautions prises pour empêcher la dissémination des produits radioactifs, dans l’environnement d’une installation nucléaire. 

3/ Ensemble des conditions dans lesquelles se trouve un explosif détonant quand il est logé dans une enveloppe résistante.

De prime abord, pas une seule acception ne colle vraiment à notre situation. Sauf à ce que l’homme se fasse animal et manque de tout (nourriture, espace…), sauf à ce que la situation soit radioactive ou explosive. Après réflexion, et après quelques jours d’enfermement forcé, oui, le mot « confinement » est en réalité prémonitoire : le plus dur est donc devant nous.

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Soudaineté de l’hébétude

Le monde avait beau être malade, toussotant de partout, nous espérions qu’il ne grippe pas trop nos habitudes. Et, dans un sublime égoïsme personnel (et professionnel), j’imaginais que le restaurant demeurerait en place, immuable dans sa fonction, imperturbable dans sa vocation. Un monde sans restaurants (et sans bars), était-ce seulement imaginable il y a quelques semaines encore ? Pourtant, en un rien de temps, le couperet est tombé. Le soir même, à minuit, le rideau tombait pour une durée illimitée. La veille, certains se battaient pour maintenir leurs portes ouvertes ; le lendemain, il fallait fermer sans barguigner. Pendant quelques heures, ce fut l’hébétude. Soudaine et violente. Certains ne s’en remettront pas. 

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Solidarité cathartique

C’est beau un monde qui souffre. Face à un ennemi viral, la réaction ne peut être que… virale. Oeil pour oeil, dent pour dent. Et elle porte un nom, celui de la solidarité. Sur les réseaux sociaux, il faut donc être solidaire de tout le monde, de tous ces corps qui oeuvrent pour le sauvetage de l’humanité. Place à l’héroïsme, place à la résistance, place à l’unité. Chacun se doit d’y aller de sa petite phase, de son petit geste, de cet acte public pour entrer dans le bal solidaire et prendre sa part d’auto-glorification exposée à la face de sa communauté déjà conquise. À l’inverse, ne rien dire, ne rien faire, c’est être coupable d’un déni de responsabilité. Triste monde que celui de l’apparence et de l’illusion de la solidarité. Le sociologue et journaliste italien Francesco Alberoni l’a parfaitement résumé : « La solidarité n’existe pas : n’existe qu’une coalition d’égoïsmes. Chacun reste avec les autres pour se sauver soi-même. » Désolante solidarité cathartique. 

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Capitalisme de nécessité

En temps de crise, le capitalisme s’épuise-t-il dans ses contradictions ou, au contraire, puise-t-il une force nouvelle ? Remarquons simplement que tout a chacun est aujourd’hui appelé à consommer solidaire. Inversement, le capitalisme pur et anonyme devient vulgaire et irresponsable. L’acte capitalistique (vendre, acheter), hier banal et neutre, doit désormais reposer sur une valeur supérieure, sur une incarnation porteuse de sens : ainsi, le producteur redevient central et le restaurateur se mue en opérateur citoyen. Se dessine alors, sans le dire, un capitalisme de la nécessité, responsable pour soi et pour autrui. Ce renversement de paradigme, déjà en gestation avant la crise, va-t-il s’accélérer ou s’épuiser ? Si la nécessité fait loi, alors inscrivons-là dans le marbre.

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Nécessité relative

Les crises disent beaucoup de nous, de notre culture. Il en va ainsi du concept de première nécessité ou de « commerces essentiels ». L’essentiel reste ouvert, le non-essentiel doit fermer, tel est le règlement. En France, ce n’est pas sans humour que certaines photos de Chewbacca (inutile de faire un dessins…) ont circulé pour montrer quelle serait la pilosité de nombreux Français à la fin du confinement puisque nos salons de coiffure n’ont pas été jugés « essentiels ». Une évidence ? Pas en Belgique où ils n’ont pas fermé leurs portes. En France, si le restaurant n’a pas été jugé « de première nécessité », les cavistes peuvent ouvrir. Le vin, rien que le vin, tout le vin ! Reste la question des librairies… Fermées aujourd’hui, ouvertes demain ? Le faut-il ? Est-ce une nécessité ? Personnellement, je ne le crois pas. Ce serait d’abord un mauvais signe envoyé, comme une sorte d’assouplissement du confinement alors qu’il faudrait plutôt envoyer le message inverse. Enfin, les grands lecteurs ont déjà tout ce qu’il faut chez eux. Relire ses classiques, ça a du bon.

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Opportunisme marketing : don et contre-don

Dois-je applaudir nos grands artisans-chocolatiers (Genin, Marcolini, Lignac…) qui donnent leurs productions aux personnels hospitaliers ? Assurément oui. L’image est tellement belle : on imagine déjà nos médecins et infirmières (oui, ce sont « nos » car ils font un peu partie de nous, c’est le principe même de solidarité que de penser ainsi….) croquer dans un chocolat, profiter sourire aux lèvres de cette félicité sucrée, avant de repartir le visage détendu vers un nouveau patient à soigner. Mais, mal pensant que je suis, je ne peux m’empêcher d’y voir un bel opportunisme marketing. Et de repenser à la théorie du don et contre-don de Marcel Mauss. Ce « don » de chocolat est-il vraiment gratuit et désintéressé ? Malheureusement, la réponse est non : le simple fait que ses chocolatiers communiquent sur leur « opération » transforme leur acte en opération de communication. Il ne s’agit pas d’un don pur et simple qui se limite au donateur et au donataire ; il implique un tiers. Et c’est ce tiers qui est en réalité le premier destinataire du « message » : le futur consommateur-acheteur. Ce dernier, en achetant dans quelques semaines ses chocolats chez un « grand » donateur, aura le sentiment de contribuer lui aussi à l’effort solidaire. Certes, tout le monde est gagnant, du personnel hospitalier au client, mais ne soyons pas dupes pour autant.

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Virtuellement réel

Les restaurants réels sont vides, les restaurants virtuels sont pleins. Incontestablement, il y a matière à discuter sur l’avenir de la restauration. Le contexte aidant, le delivery explose et de nombreux chefs, hier hostiles, doivent se faire une raison et s’adapter. Alors, demain, est-ce que tous les restaurateurs de France vont se mettre à la livraison ? Après les attentats parisiens de 2015, les Franciliens avaient changé de comportement en se rendant au restaurant plus près de chez eux (vive la banlieue) et commandant plus en ligne. Le coronavirus pourrait accentuer ce phénomène de paranoïa de la collectivité et renforcer encore l’importance de la livraison à domicile. 

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Réellement virtuel

Certains professionnels de la restauration commencent à s’inquiéter d’une possible exclusion du dispositif de chômage partiel étendu. L’arrêté du 14 mars laissant la possibilité de faire de la vente à emporter ou de la livraison à domicile, il pourrait être considéré que ceux qui ont arrêté totalement leur activité avaient pourtant le choix de travailler… D’où une exclusion possible. Crainte réelle ou peur virtuelle ? Le gouvernement est appelé à clarifier rapidement la situation. 

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Résolutions confinées

À quoi ressemblera demain ? Qu’est-ce qui va changer vraiment après cette guerre qui n’en est pas une ? Déjà, des desseins se dessinent, des pistes se devinent. Ne plus faire ci, ne plus manger ça mais faire ça et manger ci. À vrai dire, cela risque fort de ressembler à nos bonnes résolutions de fin d’année qui s’épuisent dès le premier janvier sonné. Quand le monde se sera remis d’équerre, les angles d’attaque n’auront pas changé : la grande distribution se fournira toujours en tomates « bio » en Espagne tout au long de l’année, les petits producteurs peineront toujours à se faire payer dans les délais convenus et la restauration n’ira ni mieux ni plus mal. Propos pessimistes ? Propos réalistes me semble-t-il. Ceux qui ont le pouvoir – l’agroalimentaire, l’agrobusiness, les semenciers, etc. – auront toujours le pouvoir. Le politique, lui, va gérer l’économique ; il n’aura donc aucun intérêt à secouer les poids lourds car c’est eux qui seront capables de relancer la machine industrielle à grande échelle. Les réalités politiques, juridiques et sociales se jugent sur le temps long. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien à faire, mais il faudra faire preuve de patience. 

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Photographie – Photo by sebastiaan stam on Unsplash

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