Appel au soutien de l’artisanat et du commerce de proximité

Cette tribune a été rédigée par Nathaniel Doboin (co-fondateur, dirigeant de Chambelland) et Thomas Teffri-Chambelland (co-fondateur de Chambelland et fondateur de l’École Internationale de Boulangerie). Ils ont envoyé leur tribune à Atabula, qui a décidé de la publier.

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Ce texte est un témoignage de chefs d’une petite entreprise. Il est un cri du cœur et n’engage que nous dans cette lecture de la crise sanitaire vécue à Paris. Il vous invite à soutenir activement le commerce de proximité d’une manière générale.

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16 mars 2020. Dans son allocution télévisée, le président de la République française annonce par six fois que le pays est en guerre. Les grandes surfaces sont dévalisées, l’exode a commencé, les foyers sont confinés le 17 mars 2020 à midi. Paris est en partie désertée, 20% de la population environ, nous dit-on dans les médias. Que faire ?

Nous avons créé un moulin dans les Alpes de Haute-Provence, puis une boulangerie de quartier à Paris, un commerce dit « de première nécessité », le 14 mai 2014. Il nous apparaît comme un droit et un devoir de rester ouverts pendant cette crise.

Depuis quelques jours, c’était déjà le branle-bas de combat : comment organiser les mesures barrières et faire respecter des distances de sécurité en quelques heures ? Dialoguer avec l’ensemble des collaborateurs pour sonder un état physique, mental et psychologique. Revoir les plannings d’ouverture d’une boutique, les horaires de production, faire en sorte que des équipes ne se croisent plus pour éviter toutes éventuelles contaminations. Elena est asthmatique, Isabelle est mère seule, comment va-t-elle pouvoir s’occuper de sa fille Rose ? Olga vient depuis Créteil en métro tous les jours, est-elle désormais en sécurité pour se rendre au travail ? L’épouse de Thomas (boulanger) est puéricultrice et réquisitionnée pour garder des enfants d’aides-soignants ; il est désormais seul pour garder les siens.

Chaque personne tient son histoire, sa priorité. Les vies et l’équilibre des familles sont prioritaires ; l’entreprise doit s’adapter.

Dans ce marathon du confinement, notre établissement doit garder son sens premier : produire au plus près des consommateurs, nourrir et procurer du lien social. En dialoguant avec les clients, en servant du pain, des pâtisseries, des cafés, ou en redistribuant des produits invendus aux plus démunis.

Notre surexposition à la contamination nous place dans les métiers à risques juste après le corps médical. Nous pensons au chaos qui régnerait si nos professions n’assuraient pas ce service minimum partout et pour tous.

31 mars 2020. Après deux semaines de confinement de la population, nous devons de manière très pragmatique penser à durer, en préservant l’équilibre social et la santé de nos équipes, l’équilibre financier de nos entreprises.

Une équation insoluble dans un tel contexte, qui amène déjà certains de nos confrères à fermer.

Si nos équipes restent soudées et volontaires, d’autres souffrent au contraire d’un délitement naturel. Collaborateurs malades, droit de retrait ou charges anormales de travail pour les salariés restant en poste, la période est un immense casse-tête organisationnel.

Économiquement, nos entreprises subissent une perte d’activité incommensurable. À Paris où environ 370 000 habitants ont quitté la ville, et comme partout ailleurs la population est confinée à un kilomètre de son domicile, des baisses de chiffres d’affaires allant de 40 à 70 % sont enregistrés en moyenne dans certaines boulangeries. Des commerces tirent le rideau, mettant en avant une impossible équation à maintenir l’activité pour des raisons économiques, ou pour assurer efficacement la protection sanitaire de leurs salarié.e.s.

Dans les commerces qui restent ouverts, certains clients s’étonnent parfois du manque de tel ou tel produit dans les vitrines. Leurs habitudes sont troublées à juste titre, mais l’artisan doit réorganiser son travail avec des effectifs réduits et se concentrer sur ce qu’il sait faire de mieux, d’essentiel. 

Se concentrer sur ce qui nourrit et ce qui se conserve. 

Tenir bon, voilà notre mot d’ordre. 
C’est un acte civique de rester ouvert, mais c’est aussi pour nous, économiquement et moralement, un marathon, un siège !

Les producteurs de céréales, les meuniers, les boulangers, les vendeurs, les livreurs sont tous mobilisés. Ces corps de métier forment une chaîne alimentaire : celle du pain. Elle est un bien précieux et stabilisant. C’est l’heure pour nous tous de la soutenir ! 

Car nous ne vivons pas la guerre de nos grands-parents, mais une drôle de guerre psychologique et financière qui se joue dans la durée.

De « tenir bon » comme injonction que l’on s’adresse, passons alors avec vous à « tenons bon », tous ensemble.
Allô l’État ?

Merci pour votre aide mais nous ne voulons pas que des visions court-termistes.

Le gouvernement annonce des reports de charges et des mesures extraordinaires de prêt pour soutenir la trésorerie de petites entreprises.
C’est nécessaire mais ce n’est pas suffisant.
Une dette reste une dette, une charge une charge.
Il faut comprendre que cette perte d’activité rencontrée soudainement par les entreprises ne se rattrapera jamais. Les parisiens ne mangeront pas deux fois plus de pain demain, parce qu’ils n’en ont pas mangé aujourd’hui. 

L’État focalise ses effets sur l’urgence, la trésorerie des entreprises ; lisser des charges sur la durée ne fera qu’alourdir l’économie de nos entreprises pendant plusieurs années. Survivre à la crise sous perfusion de la BPI ne présage pas d’une survie à moyen terme pour des entreprises à l’équilibre financier parfois précaire. Le court-termisme pourrait alors avoir un double prix.

Les compagnies d’assurances ne doivent-elles pas également jouer un rôle solidaire dans cette crise ? Le chef Stéphane Jego a d’ailleurs lancé une pétition louable et qui va dans ce sens pour sauver restaurants et producteurs (https://www.change.org/p/bruno-le-maire-sauvons-nos-restaurants-et-producteurs).

Le monde bancaire est mis à contribution avec l’appui de la BPI mais la situation actuelle ne relève-t-elle pas d’une catastrophe naturelle et sanitaire ? 

La question se pose très sérieusement !

Pour les mêmes raisons, nous souhaiterions anticiper et évacuer la perspective d’une « taxe Covid » qui ne reposerait que sur les entreprises. On devine mal cependant comment les sommes astronomiques allouées par l’Etat en quelques semaines ne seront pas mises en perspective d’un nouvel impôt dans les mois qui viennent. S’agira-t-il d’une augmentation de la TVA ou d’un nouvel impôt réservé aux entreprises, tout dépendra de qui paiera la facture ?

Bonjour à tou.te.s !

Plus que jamais, le consommateur est acteur du monde dans lequel il a envie de vivre et de se nourrir. Que le confinement prenne l’aspect d’une colocation sur l’île d’Oléron, dans un trente mètres carrés à Paris, dans une chambre d’étudiant, en lotissement ou à la campagne ; qu’il soit vécu seul ou en famille, qu’il permette à certains de s’interroger ou d’expérimenter l’overdose d’écran, le confinement reste encore à ce jour pour la plupart des salariés une période rémunérée. 

Si certains actifs continuent de télétravailler, d’autres sont littéralement à l’arrêt ne sachant pas quoi faire pour être acteurs de cette situation. Des actifs devenus impuissants en somme.

D’une manière générale, à court terme, alors que certains ne travaillent plus, le pouvoir d’achat de nombreux Français n’est donc pas encore trop altéré tandis que les entreprises sombrent dans un marasme financier sans précédent.

Nous appelons alors au civisme et à l’entraide. Pour tous ceux qui ont la chance de bénéficier de notre système social de répartition des richesses et qui souhaitent se rendre utiles, sachez que vos actes d’achat sont politiquement aussi impactant que votre vote. 

Alors soutenez vos commerces de proximité, soutenez vos artisans. Car les petites entreprises, ne pourront pas porter seules le fardeau financier énorme que provoque cet arrêt brutal de l’économie. Et sans votre aide, ce sont des pans entiers de l’économie qui s’écrouleront dans les semaines et les mois qui viennent. Emportant potentiellement nos emplois, une partie de notre confort et de nos acquis sociaux.

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  • Bravo Nat’, Bravo Thomas, pour ce cri qui parle pour nous tous.

    Nous, les professionnels des métiers de bouche et d’accueil, nous ne tiendrons pas longtemps si nos charmants assureurs ne contribuent pas à leur tour à « l’effort de guerre ».

    courage !

    Christophe aubergiste et restaurateur.

Atabula 2020 - contact@atabula.com
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