Le coronavirus, symbole d’un modèle alimentaire pris à son propre piège

Empêchant les populations de développer une immunité suffisamment robuste, la malnutrition a longtemps joué un rôle déterminant dans le déploiement des pandémies. Alors que l’industrie agroalimentaire semblait a priori préserver l’Occident de telles catastrophes, la crise du coronavirus est indirectement liée à ses défaillances.


Le coronavirus a-t-il été volontairement diffusé en Chine par les services secrets des Etats-Unis ? La Chine a-t-elle minimisé le nombre de mort dans ses rangs ? A l’automne 1918, de multiples rumeurs quant à l’origine de la grippe espagnole s’étaient aussi mises en branle. Etait-ce une création de l’ennemi Allemand, ou bien même le retour de la peste ? « Des bruits couraient dans le public que la maladie avait été provoquée par des conserves venues d’Espagne et dans lesquelles des agents allemands auraient introduit des bacilles pathogènes. On a dit aussi que de nombreuses fabriques de conserves sont entre les mains des Allemands. On prétend que les oranges ont aussi subi des injections de même nature », rappellent ainsi M. Berger et P. Allard dans Les secrets de la censure pendant la guerre (Paris éd. des Portiques, 1932). Si cette dernière version n’a jamais été avérée, la malnutrition a joué un rôle certain dans la propagation du virus, comme le rappelle Olivier Lahaie. « S’il est un fait incontestable aujourd’hui, c’est que la maladie s’est répandue chez tous les belligérants et qu’elle a durement frappé le camp allemand, affaibli par la pénurie alimentaire née du blocus franco-britannique », écrit l’historien-militaire dans son article L’épidémie de grippe dite « espagnole » et sa perception par l’armée française (1918-1919)

De fait, la grippe espagnole s’inscrit dans la lignée des grandes pandémies qui ont frappé l’Occident médiéval et moderne. Toutes furent notamment favorisées par la malnutrition et les famines qui touchaient avant tout les plus pauvres. « L’épidémie est, très fréquemment, liée à la famine qui prépare son terrain en affaiblissant les hommes, en multipliant les décès et l’insalubrité. La grande année de disette de 1522 est, à Paris, celle d’une peste terrible. La mort, disait-on, s’était abattue principalement sur les pauvres. Les classes populaires, victimes d’une sous-alimentation chronique, sont un terrain privilégié pour la peste, ‘ce grand massacreur de mal nourris’ », peut-on lire sur le site de l’Encyclopédie Universalis. Ainsi à Marseille, en mai 1720, la prolifération de la peste est liée à la disette, qui pousse les habitants des campagnes alentour à rejoindre la ville dans l’espoir d’y trouver des vivres. A l’époque, le blé se vend deux fois plus cher par rapport aux deux années précédentes. Le recul de telles épidémies est lié à l’élévation du niveau de vie global, comme le traduit ce proverbe toscan : « Le remède du paludisme est dans la marmite ». Au cours du XVIIIe siècle, il est manifeste que l’amélioration de l’alimentation, intimement liée à celle de l’hygiène, a contribué à l’atténuation des anciennes maladies infectieuses.

Au XIXe siècle, aux côtés des avancées médicales, les connaissances en matière de nutrition ont permis de réduire encore le rôle de cette variable alimentaire dans la propagation des épidémies. Professeur honoraire à la Faculté de médecine de Montpellier, le médecin endocrinologue Claude Jaffiol est un spécialiste du lien entre les problèmes de santé et l’alimentation. Selon lui, un basculement majeur en la matière s’est produit au XIXe siècle. Dans une séance publique délivrée en mai 2011, il rappelle le rôle majeur des travaux de Louis Pasteur qui, en démontrant l’origine microbienne des maladies, pose les prémices des grandes règles d’hygiène alimentaire et hydrique. Des connaissances qui contribuent au développement de nombreux progrès technologiques et annoncent l’expansion de l’industrie alimentaire qui débute au sens actuel du terme à fin du siècle, portée par la révolution industrielle. Les géants du secteur dont Nestlé en Suisse, Unilever aux Pays-Bas ou Liebig en Allemagne ont fait leur apparition à cette période. Un bond considérable a lieu après la Seconde Guerre mondiale, avec, en France, un triplement du chiffre d’affaire global du secteur entre 1947 et 1997. Dans un article intitulé Une brève histoire de l’industrie alimentaire, l’ingénieur agronome et docteur en sciences économiques Jean-Louis Rastoin rappelle la progressive substitution des produits agricoles bruts au profit des produits agro-industriels dits « élaborés » dans le régime des Français. En 1959, les produits issus de l’industrie agroalimentaire représentent déjà 70% de la consommation alimentaire totale pour se hisser à 80% en 1997. 

Bien qu’ayant conduit à une amélioration de la santé des populations, les technologies de l’industrie agroalimentaire ont aussi participé à l’émergence de nouveaux fléaux. De nombreux chercheurs pensent aujourd’hui que la destruction de la biodiversité, à laquelle le secteur concourt de manière non négligeable, favorise l’apparition de nouveaux virus. « Nous perturbons les écosystèmes, et nous débarrassons les virus de leurs hôtels naturels. Lorsque cela se produit, ils ont besoin d’un nouvel hôte. Souvent, c’est nous qui le sommes », avançait récemment l’écrivain voyageur David Quammen à l’occasion d’un article publié dans le New York Times. Un article de la revue Nature écrit en 2008 corrobore cette intuition. Les 335 maladies apparues entre 1960 et 2004 étudiées par la professeure Kate Jones (titulaire de la chaire écologie et biodiversité à l’université de Californie) et son équipe proviendraient pour au moins 60% d’entre elles d’animaux. La pandémie de Covid-19, qui serait partie du marché de Wuhan, connu pour vendre de nombreux animaux sauvages, témoigne de cette perturbation du vivant à même de se retourner contre l’humanité. Suspecté d’avoir contribué à la transmission du Covid-19, le pangolin est l’animal le plus braconné au monde, comme le rappelle un article du magazine Géo.

Non contentes de ne pas parvenir à nourrir correctement les populations (une personne sur trois dans le monde souffre actuellement de malnutrition), les techniques agricoles intensives favorisent la destruction des habitats et participent de l’exposition des hommes à ces nouvelles pandémies liées aux animaux sauvages. Au Brésil en 2017, 84 millions de tonnes de soja, essentiellement dédiées à l’alimentation animale, ont été récoltées. Même si des géants du secteurs dont la Louis Dreyfus Company (troisième exportateur mondial de soja brésilien) assurent ne plus s’approvisionner sur des terres nouvellement déforestées, le grignotage progressif de l’Amazonie et de la savane du Cerrado se poursuit et l’engagement des principaux acteurs du secteur manque de clarté, détaille un article des Echos. Très étudié par les scientifiques et médecins inquiets de la prolifération des zoonoses (maladies se transmettant des animaux verterbrés à l’homme dont le Covid-19 fait partie), le « franchissement de la barrière d’espèce » à l’origine des contaminations n’est pas uniquement le fruit de la vente d’animaux sauvages sur les marchés. 

L’élevage intensif, qui induit une forte concentration des bêtes dans un espace restreint et des traitements médicamenteux à haute dose, affaiblit le système immunitaire des animaux et offre un terrain propice à la prolifération de parasites susceptibles d’affecter l’humain comme la bactérie E.Coli ou encore la salmonelle. Nutritivement, cet hygiénisme dessert également l’immunité humaine. Obnubilés par la productivité, les industriels inondent les étals des supermarchés de viandes dont les carences nutritionnelles se répercutent sur les consommateurs. Un cercle vicieux mis en évidence par l’ONG CIWF France. « L’agriculture a bouleversé ses méthodes de production au cours des cinquante dernières années et cela n’est pas sans lien avec le développement de nouvelles maladies infectieuses qui trouvent leur origine chez l’animal », admet le Sénat dans son rapport Le risque épidémique, rappelant au passage que l’élevage extensif, plus respectueux des animaux, présente pour sa part le risque d’exposer davantage les bêtes domestiques à la faune sauvage. 

Alors que les hôpitaux se retrouvent submergés par l’épidémie de coronavirus, il semble nécessaire d’évoquer les conséquences des dérives de l’industrie agroalimentaire sur le système de soin français. L’excès de sel, par exemple, est reconnu comme étant une cause majeure de l’hypertension artérielle, qui joue elle-même un rôle pregnant dans le déclenchement des accidents vasculaires cérébraux, deuxième cause de mortalité chez l’homme et première cause chez la femme en France. Sans parler du diabète, fortement lié à l’obésité, qui touchait 3,8% des Français en 2011 et 10% des plus de 65 ans. Pour y remédier, Claude Jaffiol insiste sur l’intérêt d’une véritable éducation nutritionnelle des enfants. Comment y parvenir quand l’immense majorité des cantines du pays leur fait manger des produits ultratransformés et use de fonds de sauces industriels riches en sucre et en sel, comme le racontait Atabula dans un récent dossier, mettant en avant le pouvoir d’influence d’une multinationale comme Nestlé sur l’Etat ? L’industrie alimentaire a-t-elle vraiment intérêt à favoriser l’émergence d’une véritable transition alimentaire, limitant l’usage d’additifs et favorisant une production à la fois plus vertueuse pour les écosystèmes et offrant de meilleurs apports nutritionnels aux consommateurs ?

Si, notamment sous la pression des lobbys, les gouvernants prouvent leurs difficultés à mettre en place de véritables politiques éducatives alimentaires, les consommateurs pourraient eux-mêmes changer la donne. Alors que la crise du coronavirus bat son plein, nombreux sont les citoyens qui, en ce moment même, expérimentent pour la première fois la consommation en circuits courts, comme le raconte un article de Libération, et prennent le temps de cuisiner, peut-on lire dans Le Figaro. En tout cas, ces sujets n’ont jamais été aussi médiatisés qu’aujourd’hui. Le Covid-19 sera-t-il le détonateur d’une nécessaire transition alimentaire ? « Tant que tu peux soigner avec des aliments, ne soigne pas avec des médicaments », affirmait le savant iranien Rhazès, reprenant à son compte ce principe d’Hippocrate : « Que l’aliment soit ton premier médicament. » En ce qui concerne le coronavirus, le mal est fait, et la recherche de traitements s’avère indispensable. Dans le futur, l’application de cette maxime pourrait en revanche préserver l’humain de bien des périls pandémiques et sanitaires.


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Photographie – Photo by Jordan Whitfield on Unsplash

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