Interview (fictive) de Gilles Pudlowski : « Que je ne serve à rien est une évidence, tout le monde le sait, mais tout le monde m’invite »

Le journaliste et critique gastronomique Gilles Pudlowski n’est plus à présenter. L’homme enchaine les tables comme d’autres enfilent des perles. En trois bouchées et zéro addition, l’expert vous délivre une critique taillée sur mesure. Visiblement amaigri et fatigué, la légende Pudlo a accordé un long entretien en visioconférence à Atabula. Un entretien aussi exceptionnel que… fictif et ironique.

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Atabula – Vous êtes l’un des plus grands critiques gastronomiques encore en activité, toujours par monts et par vaux. Comment vivez-vous cette période de confinement ?

Gilles Pudlowski – Vous avez dit quoi ? Cette période de quoi ?

Pardon, comment vivez-vous cette période de confinement ?

Ah l’enfermement . C’est un sacerdoce, une horreur, c’est inhumain. Vivre dans un appartement, c’est insupportable. Où est le room service ? Où est le personnel qui vient faire mon lit le matin ? Où sont les produits d’accueil, hein ? Là, je n’en ai plus un seul, j’ai utilisé tous les savons et gels douche volés dans les hôtels. Chaque douche, chaque bain m’a même rendu un peu nostalgique de ma vie vagabonde.

Moi, cet appartement, vous comprenez, je ne le connaissais pas puisque je n’y étais jamais. C’est bien simple : je n’ai pas défait ma valise. Comme ça, je peux repartir sur les routes dès la fin du… du quoi déjà ?

Du confinement Gilles…

Oui, voilà c’est ça, du comme vous avez dit.

Il est vrai que pour le grand voyageur que vous êtes, vous avez plus l’habitude de fréquenter les beaux hôtels du monde. Forcément, être sédentaire, ça vous change ?

Être sédentaire, cela n’aurait pas dû m’arriver. C’est traumatisant. Au regard de tout ce que j’ai fait pour la nation, franchement. Même en temps de guerre, il y a toujours une auberge d’ouverte. Là, rien. Mais le pire, ce n’est pas tant l’absence de mobilité ; c’est… devoir se faire à manger. 

Vous voulez dire que le plus difficile pour vous est de vous retrouver derrière les fourneaux ?

Bah bien sûr. Cuisiner, franchement, il y a des chefs pour ça. Je les ai tous appelés, les uns après les autres, pour qu’ils viennent cuisiner chez moi. En échange, je leur ai promis une bonne critique et même une récompense dans mon guide. Pas un seul n’a dit oui. Pour des raisons sanitaires qu’ils disaient. Je viens de comprendre que c’était un monde d’ingrats, sans même la reconnaissance du ventre. Ce sont des pleutres, des pétochards, des lavettes. Je suis atteint dans ma chair. 

En parlant de cela, vous avez maigri Gilles Pudlowski, n’est-ce pas ?

Je ne mange plus.

Pour quelles raisons ?

Je ne sais pas cuisiner.

Mais cela s’apprend. Le web regorge de recettes, de tutoriels en tout genre. Vous pourriez essayer d’en profiter pour apprendre à cuisiner et retrouver le plaisir du repas ?

Je suis un intellectuel moi monsieur ! Ma place n’est pas en cuisine mais derrière un bureau, à penser, à écrire, à faire saliver mes millions de lecteurs. Je suis critique gastronomique, pas gâte-sauce.

Mais vous allez dépérir à ce rythme… Avez-vous conscience que le confinement se finira au plus tôt le 11 mai ? Ca va faire long…

Le quoi ?

Mais avez-vous seulement fait des courses récemment pour vous nourrir ?

Bien sûr, j’ai acheté toute la gamme des plats cuisinés de Joël Robuchon. Je lui ai envoyé un message pour le remercier, mais il ne m’a pas répondu.

Ah… Mais savez-vous que…. Changeons de sujet. Quel regard portez-vous sur l’offre alimentaire dans les grandes surfaces ?

Mais j’adore Felix Potin moi, depuis toujours. Le seul problème, c’est qu’il faut payer à la caisse.

Il est vrai que payer pour manger c’est déjà une expérience rare pour le journaliste que vous êtes, alors payer pour « se » faire à manger…

Et depuis quand, hein, devrais-je payer pour manger moi ?

Depuis le confinement semble être une bonne réponse, n’est-ce pas ?

Depuis le quoi ? En tout cas, la caissière de chez Felix Potin est une imbécile.

Pourquoi donc ?

Je lui ai laissé mon ticket de caisse pour la remercier et avoir une réduction, et elle l’a jeté. C’est qu’il était collector ce ticket de caisse. Faire des courses, c’était une première. Et j’espère une dernière. Un collector je vous dis, parti à la poubelle. Et pas la moindre réduction sur les plats Robuchon. Pour la première fois, j’ai payé du Robuchon. Eh bien, c’était moins bon, je peux vous l’assurer.

Gilles Pudlowski, vous continuez chaque lundi à publier vos célèbres « Chuchotis ». Comment faites-vous pour disposer encore d’informations pendant ce temps de confinement… , pardon de fermeture des restaurants ?

Je m’en fous, ça ne change rien. De toute façon, j’invente tout le dimanche soir et je balance ça le lundi matin. Ni vu ni connu. Vous faites pas ça chez Atabula tous les matins avec votre Toast ?

Disons que nous essayons au maximum d’avoir des informations fiables. Et, en cas d’erreur, cela nous arrive, nous faisons un « erratum »…

Bah vous êtes vraiment con chez Atabula, vous vous embêtez pour pas grand-chose. 

Est-ce que les restaurants vous manquent ? 

Avec la fermeture des restaurants, la vie ne m’offre plus grand-chose, c’est ça le problème. Mais je peux vous confier un secret hein ?

Bien sûr Gilles, allez-y…

Je me régale du formidable travail journalistique de Thibaut Danancher, mon successeur au magazine Le Point. Quel talent ! Pendant cette période là dont j’ai encore oublié le nom, il sort des recettes de mon copain Jean-François Piège, c’est…. C’est du grand journalisme, de l’investigation même. Avec un tel journaliste, le monde de la restauration dispose d’un esprit vraiment éclairé et d’une plume d’exception.

Pensez-vous qu’avec la crise, le monde de la restauration va changer ?

Je pense que pour de nombreux restaurateurs et hôteliers, l’addition va être lourde, très lourde. Pensez bien. Vous vous rendez compte le nombre de déjeuners et de diners qu’ils me doivent, tous ?! Ca va faire mal, très mal. La douloureuse va être sévère.

Et vous, allez-vous changer ? Peut-être que la critique gastronomique doit être repensée ou réinventée à l’aune de cette crise…

Il n’y a rien à repenser : le critique mange et écrit. Parfois j’ai déjà tout écrit avant de manger, mais c’est une autre histoire. La critique gastronomique est un métier totalement binaire. Cela me va très bien.

Christian Millau, un de vos maitres, estimait que le critique gastronomique ne servait à rien. Est-ce aussi votre sentiment ?

Que je ne serve à rien est une évidence, tout le monde le sait, mais tout le monde m’invite. Le monde d’après ressemblera sans nul doute au monde d’avant. Il n’y a pas de fin à ma faim. Et puis… Une crise, quelle crise ?

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PratiqueLien vers le site de Gilles Pudlowski

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Photographie – Julie Pudlowski

Voir le commentaire (1)
  • Bonjour,
    Lecteur de votre site et suiveur de bon nombre de critiques gastro je me suis toujours posé la question sur lui concernant à peu près tout ce que vous abordez. Dois je en déduire que ma vision était vraie ?

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