Crise ouverte chez les chefs après la publication de la Tribune du Collège Culinaire de France

La mariée était trop belle, beaucoup trop belle. Avec ses 17 grands signataires étoilés, la tribune du Collège Culinaire de France (CCF), intitulée « Monsieur le Président, les chefs vous demandent de rouvrir les restaurants », publiée dimanche dans le journal Le Figaro, avait des allures de révolte collective. Comme toujours avec le CCF, c’était les grands devants, les petits derrière, mais qu’importe puisqu’il en va des intérêts de la corporation. Sauf qu’il n’aura fallu que quelques heures pour comprendre que cette tribune incarnait ce qu’il y a de pire dans les actions dites collectives : le Fait du prince. 

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« Alain Ducasse s’est comporté comme un dictateur »

Collective cette tribune ? Pas vraiment. Alain Ducasse, toujours lui, proche du pouvoir mais surtout ulcéré de voir des chefs plus présents que lui dans l’action – Stéphane Jégo, Guillaume Gomez… – demande, vendredi dernier, à Christian Regouby, délégué général du CCF, de rédiger à la va-vite une « tribune collective » pour reprendre la main sur l’agenda politique et médiatique. Son lieutenant s’exécute sur le champ, d’autant plus que le chef monégasque vient d’échanger avec le ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire. Lequel demande de disposer de propositions concrètes rapidement. Selon nos informations, c’est aujourd’hui, mardi 21 avril, qu’elles doivent être envoyées sur le bureau du ministre. Il faut donc faire vite. Christian Regouby envoie son texte à Alain Ducasse avec les noms de 17 chefs signataires*. Or, problème : les chefs n’étaient pas au courant de la rédaction de cette tribune (à l’exception, selon nos informations, de Yannick Alléno et Régis Marcon), et encore moins de son contenu. Tous ou presque découvrent, stupéfaits, et le texte, et leur signature en lisant le journal. Parmi eux : Guy Savoy, Eric Frechon, Gilles Goujon, Gérald Passédat… 

Depuis la publication du texte, c’est la bronca générale, à la limite du soulèvement. Dans le groupe WhatsApp RestoEnsemble, qui regroupe quelque 500 chefs, tout le monde y va de sa critique et vilipende ouvertement Alain Ducasse et ses sbires. « Alain Ducasse s’est comporté comme un dictateur » écrivait ce matin l’un des membres du groupe dans un message privé adressé à Atabula. Ils ont tous, peu ou prou, la même analyse. Un autre chef, contacté par Atabula, n’hésite pas à dire que c’est la fin du Collège Culinaire de France : « Ce mépris n’est plus supportable. Ducasse veut changer le monde à lui tout seul, en ne respectant personne, en ne défendant que ses intérêts. Il se fout ouvertement de la gueule des autres ‘grands’ chefs, alors il faut imaginer ce qu’il pense des ‘petits’ chefs. » Alain Ducasse, lui, ne comprend pas le problème. Hier, lors d’un échange avec plusieurs professionnels, le Monégasque s’est énervé face à la situation, estimant qu’il agit au nom de tous. Une stratégie qui, désormais, tombe à l’eau. « Alain Ducasse est dépassé par la situation. Il sent que son groupe vacille et ce n’est pas en lançant son système de livraison à domicile qu’il va changer quoi que ce soit. Surtout, il voit autour de lui la mise en place d’initiatives qui portent leurs fruits et qui réussissent sans lui. En bon égocentrique qu’il est, il ne le supporte pas » commente un fin connaisseur du milieu. 

Grands chefs contre petits chefs, Paris contre la province, cette tribune qui ne sert à rien ou presque comme nous l’écrivions sur Atabula dès sa publication, cumule les défauts. « L’attestation d’ouverture dérogatoire est une honte » fustige un autre chef, stigmatisant une rupture d’égalité entre les restaurants. « C’est exactement ce qu’il ne faut pas faire » souligne-t-il. Une façon de dire que les ‘riches’ qui ont encore les moyens financiers d’investir dans des infrastructures et du matériel vont rouvrir alors que les ‘pauvres’ vont simplement mourir. Une rupture d’égalité revendiquée par le CCF qui passe mal. Toujours sur le groupe WhatsApp RestoEnsemble, la pilule ne passe pas et les propos véhéments se multiplient. Surtout que depuis deux jours le CCF ne répond plus. La mariée était trop belle. Tellement belle que le divorce entre les chefs et le CCF semble déjà consommé. Quant à Alain Ducasse, il navigue de plus en plus en chef solitaire sur un bateau qui coule, doucement mais sûrement. 

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* Yannick Alléno, Frédéric Anton, Christophe Bacquié, Georges Blanc, Eric Briffard, Arnaud Donckele, Alain Ducasse, Eric Frechon, Gilles Goujon, Michel Guérard, Marc Haeberlin, Régis Marcon, Ann,e-Sophie Pic, Eric Pras, Emmanuel Renaut, Guy Savoy, Mathieu Viannay

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Photographie – DR

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