Alain Ducasse, leader déchu

En juillet 2018, Atabula titrait : « Alain Ducasse, le début de la fin ? ». Derrière ce titre sous forme interrogative, les arguments, déjà, ne manquaient pas pour annoncer le déclin d’un chef aussi emblématique que contesté à tous les étages des pouvoirs politique et gastronomique. Rappelez-vous : le chef d’entreprise venait de perdre le marché emblématique de la Tour Eiffel, il avait été évincé en 2015 du très symbolique repas de la COP 21, lui le chantre de la naturalité, et Médiapart mettait sous le feu des critiques la mauvaise « cuisine fiscale » du Monégasque. Tout allait de mal en pis pour lui, et ce ne sont pas les scores ridicules de son documentaire raté « La Quête d’Alain Ducasse » en 2017 (quelques centaines de spectateurs en dépit d’un battage médiatique en règle) qui allait le rassurer. C’était en 2018 et l’avenir d’Alain Ducasse virait au gris sombre.

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Alain Ducasse, agissant en bon dictateur de la casserole, a voulu aller vite pour plaire au Prince Macron, au mépris total de ses confrères et de la déontologie.

Juin 2020, le confinement a pris fin, l’économie redémarre clopin-clopant mais le monde d’Alain Ducasse n’a jamais été aussi proche du gouffre. Lui à qui l’ensemble de la profession reconnaissait une capacité hors-norme pour sentir le bon coup a accumulé les erreurs stratégiques. La première d’entre elles restera probablement comme la plus grave et la plus lourde de conséquences. Le 19 avril, une tribune intitulée « Monsieur le Président, les chefs vous demandent de rouvrir les restaurants ! » est publiée dans le Figaro au nom du Collège Culinaire de France (CCF) et signée par « dix-huit grands noms de la gastronomie ». Or, problème, la quasi-totalité des chefs découvre et ladite tribune dans le journal, et leur signature en bas de page. Alain Ducasse, agissant en bon dictateur de la casserole, a voulu aller vite pour plaire au Prince Macron, au mépris total de ses confrères et de la déontologie. Bronca en interne, début de révolte des grands chefs méprisés et… campagne téléphonique menée par Ducasse himself pour calmer le jeu. Trop tard, la défiance a pris le dessus sur la confiance.

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Un restaurant fermé, c’est du consulting à cinq ou six zéros qui ne tombe pas et, plus largement, c’est tout un modèle économique qui s’écroule

Acte second : le Monégasque plaide pour la réouverture rapide de tous les restaurants, allant jusqu’à dire qu’il est plus sûr de manger chez un chef professionnel que chez soi. Nouvelle volée de bois vert pour Ducasse à qui l’on reproche d’oublier les questions sanitaires, et de vouloir mettre la charrue avant les boeufs. En somme, l’homme d’affaires a pris le pas (depuis longtemps) sur le chef de cuisine et, forcément, le temps c’est de l’argent. Un restaurant fermé, c’est du consulting à cinq ou six zéros qui ne tombe pas et, plus largement, c’est tout un modèle économique qui s’écroule. Là encore, Alain Ducasse a confondu vitesse et précipitation. Surtout, l’homme s’est ridiculisé un peu plus encore : vouloir rouvrir ses tables « palaces » parisiennes alors qu’il n’y a plus un seul client dans les hôtels, plus un seul client étranger capable de lâcher 395€ pour son menu « Jardin Marin » du Plaza Athénée, servi en trois mets et demi, fromages et dessert. Tout le monde l’avait compris et la plupart des grandes tables parisiennes n’ouvriront leur porte qu’en septembre, au plus tôt. Enfin, que dire de « Ducasse chez moi », son service de livraison avec des contenants… 100% plastique ? Ou comment polluer et détruire son propre discours dans une petite barquette transparente…

Pour Alain Ducasse, pire que de la précipitation, son hallali sentait en réalité l’urgence d’un chef déstabilisé de toutes parts, contesté en interne et en externe, en danger au Meurice et, plus largement, sur toutes ses missions de consulting. Dans ses prises de parole, l’homme tourne en rond, comme dans sa dernière intervention dans le magazine Marianne où il ne fait que répéter des arguments non opérationnels ou des idées mille fois ressassées. En quelques années, Alain Ducasse a su faire copain-copain avec les politiques (Fabius, Macron…) avant de se faire violemment désavouer (ainsi du repas de la COP 21) ; il a su s’imposer dans certaines batailles (il a réussi à tuer la Fête de la Gastronomie, événement sur lequel il n’avait aucune prise) mais il n’a pas gagné une seule guerre. Alors que la triple crise écologique-économique-politique ne fait que commencer, le leader Ducasse devrait, plus que jamais, laisser sa place.

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