Le cri d’alarme du président de l’interprofession des appellations cidricoles, Didier Bédu : « Sans débouchés, les exploitants couperont leurs pommiers et passeront à autre chose »

Alors que la filière française du cidre était en pleine expansion, la crise du Covid-19 a stoppé net son développement. Tourisme au ralenti, spiritourisme à l’arrêt, rien ne va plus pour les secteurs du cidre et du calvados. Le président de l’interprofession des appellations cidricoles Didier Bédu invite à la redécouverte de ces produits qui incarnent le patrimoine français. À défaut, c’est un pan entier de ce dernier qui pourrait disparaitre. Entretien.

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Didier Bédu

Atabula – Quelle est la situation actuelle (mi-juillet) pour les producteurs de calvados ? 

Didier Bédu – Elle n’est pas très bonne car le confinement a eu un impact négatif, et on s’attend à une baisse des ventes d’environ 25% à la fin de l’année. Cela s’explique par la fermeture administrative des CHR dans tous les pays où le calvados est vendu, car nous sommes pour moitié un produit d’export ; ces pays ayant eux aussi été confinés (ou le sont encore), avec la fermeture des bars, hôtels et restaurants. Ensuite, nous avons aussi souffert pendant le confinement, puisque nous ne sommes pas un produit alimentaire prioritaire… En outre, en Normandie même, vous avez des petits producteurs qui dépendent des CHR  à moins de vingt kilomètres de chez eux pour réaliser leurs chiffres d’affaires. Nous sommes une région extrêmement touristique, tant prisée par les étrangers que les Français, et quand on ne peut plus se déplacer, on ne consomme plus rien ici. Cela explique la forte baisse des ventes pendant ces trois mois. Evidemment, l’activité repart un peu actuellement, mais on n’est pas encore au niveau de 2019. 

Êtes-vous optimiste pour cet été ?

Modérément… Il manque une certaine clientèle étrangère qui aimait bien la Normandie. Il y a aussi les voyages en groupe qui sont supprimés, il n’y a plus de congrès, ni de conventions, il n’y a plus de voyages en autocar.Nous avons une clientèle individuelle, mais j’espère qu’il y aura de plus en plus de Français en Normandie,  pour remplacer les étrangers absents, mais cela dépend en partie de la météo.

Quelles sont, normalement, les nationalités parmi les amateurs de Calvados ?

Les Belges, lesquels sont de retour, les Allemands et les Scandinaves, qui eux ne reviennent pas, les Russes, les Italiens (qui viennent toujours au mois d’août, mais j’ignore s’ils seront présents cette année), les Américains, mais ces derniers ne peuvent pas voyager. Aujourd’hui, à titre d’exemple, j’ai une distillerie ouverte à la visite, et nous avons des Belges, quelques Hollandais ou Allemands, mais c’est tout. Ce ne sont pas les niveaux d’avant crise.

Quelles sont les aides proposées, et en quoi vous semblent-elles inadaptées ? 

On propose de nous aider pour, par exemple, méthaniser des cidres que nous aurions toujours en stock.  C’est valable pour les cidriers, mais, dans le calvados, le cidre a vocation à être distillé, et il l’a été l’hiver dernier ! Par conséquent, cette aide-là ne correspond pas vraiment à nos besoins. Il faudrait, par exemple, que le PGE (Prêt Garanti par l’Etat), qui a été utilisé par beaucoup de producteurs, ne se limite pas à une durée d’un an, mais qu’il soit un peu plus long, que l’on ait une aide pour acheter des fûts car la prochaine récolte va arriver et sera sans doute très forte. Si l’on souhaite que les producteurs continuent de distiller, il va falloir qu’il y ait de la place pour stocker et de l’argent. C’est pour cela que le délai d’un an pour rembourser le prêt nous paraît trop court, et si, actuellement,  l’on demande une prolongation, le prêt n’est plus à taux zéro. Nous disposons également des aides de la région Normandie, mais pas plus que d’habitude. Au-delà, nous aimerions qu’il y ait un « patriotisme économique », un sursaut du consommateur, ayant la démarche d’acheter des produits français, normands, et qu’il redécouvre le calvados en cocktails ou en digestif. Cela pourrait sauver des exploitations et, même, des arbres, car si les pommes ne trouvent plus de débouchés, elles vont disparaître. Et quand les touristes reviendront, ils ne verront plus de pommiers, ils ne reconnaîtront plus la Normandie ! Ce serait regrettable, car nous ne sommes pas délocalisables, et  nous nous inscrivons dans le développement durable : les pommiers absorbent du Co2, ils attirent les abeilles… Le calvados fait partie de l’histoire de la Normandie depuis 1553, c’est la date du plus vieux document où l’on trouve que du cidre a été distillé. Or ce genre de crise sanitaire et économique nous fait beaucoup de mal car nous sommes un réseau de petites entreprises, de petits domaines, et nous n’avons pas la solidité financière des grands groupes multinationaux de spiritueux.

Quelle est la problématique du calvados quant au stockage ?

Il doit vieillir au moins deux ans dans des fûts de chêne pour pouvoir s’appeler calvados. Par conséquent, il faut avoir de la place,  et un fût coûte 1,50€ par litre de capacité. Si vous achetez un fût de 400 litres, cela coûte 600€. De tels achats représentent un budget conséquent, or les trésoreries sont exsangues, et, aujourd’hui, les distilleries n’ont plus les moyens pour ces investissements. De fait, elles expliquent qu’elles ne sont pas certaines de distiller autant et, du coup, les milliers de producteurs de pommes qui vont arriver en octobre avec leurs fruits risquent de trouver porte close. Si les fruits n’ont plus de débouchés, l’exploitant donnera un coup de tronçonneuse et passera à autre chose.

Avez-vous eu des contacts avec le ministère de l’Agriculture à ce propos ?

Le ministre vient de changer, mais son prédécesseur avait débloqué une enveloppe de cinq millions d’euros pour toute la filière, que ce soit cidre industriel et calvados. Cela ne représente pas grand-chose, et il s’agissait d’une aide, au départ, pour la distillation en alcool afin de produire du gel hydroalcoolique. Désormais, on nous parle de méthanisation, de compostage, mais cela vise les personnes qui ont trop de cidre, alors que nous avons distillé notre cidre l’hiver dernier, donc nous ne sommes pas concernés par tout ça, d’où le sentiment d’avoir été oubliés. La région, certes, nous aide, il y aura des campagnes de communication, on va « resensibiliser » le public. Les budgets sont très corrects, mais pas plus élevés que les autres années. En effet, elle est comme les autres régions : il y a des crises dans tous les secteurs de l’alimentation, et elle n’a pas reçu de crédits d’État supplémentaires pour aider. Il nous reste donc à nous adresser directement au consommateur, en lui disant que la Normandie dispose d’un patrimoine gastronomique : redécouvrez-le, regardez comme les producteurs sont modernes, ont amélioré leur qualité, leurs packagings, avec des produits excellents purs ou en cocktails. Redécouvrez les produits à base de pommes : le pommeau, le cidre AOP et, là, vous sauverez toute une filière, tout un patrimoine, tout un écosystème…

Quel était le panorama du calvados avant la crise ?

Nous produisons environ cinq millions de bouteilles, dont la moitié est destinée à l’export vers quelque 80 pays. Cela nécessite 40 000 tonnes de pommes, réparties sur 8 000 hectares de vergers, pour 300 producteurs. Le calvados reste majoritairement consommé de façon traditionnelle, sauf aux Etats-Unis où il est employé pour les cocktails, mais aussi la cuisine. D’ailleurs, partout, la proportion en ingrédient pour cocktail se développe. C’est le fruit de nos efforts, car nous avons entrepris de communiquer sur ce thème depuis de nombreuses années, et cela nous permet d’approcher une clientèle plus jeune et féminine. Bien sûr, la consommation traditionnelle existe toujours, heureusement, car c’est de cette façon que l’on apprécie les très vieux calvados, où l’on retrouve l’univers des rhums ambrés, des grands cognacs ou armagnacs. L’Union Européenne représente environ 75% de nos exportations : nos marchés traditionnels sont l’Allemagne, la Belgique, la Suisse, un peu la Scandinavie, l’Italie et les Pays-Bas. Ailleurs, les Etats-Unis et le Japon dominent. Quant au  « spiritourisme », nous estimons entre 250 000 et 300 000 le nombre de visiteurs en Normandie. Les consommateurs apprécient de voir la qualité de nos produits, le savoir-faire, le tout en toute transparence. En 2019, notre filière avait connu une croissance de 7%. Il serait plus que dommage que nous laissions la crise briser cet élan.

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