Violences en cuisine : vice et vertu de la médiatisation des chefs

La médiatisation extrême de la figure du chef de cuisine n’a certainement pas créé le phénomène des violences en cuisine, mais elle l’a peut-être accentué. Ce qui revient à dire que le journaliste, et plus largement le système médiatique, a sa part de responsabilité et qu’il devra, tôt ou tard, en tirer des conséquences. 

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Il serait trop long de retracer l’émergence médiatique du chef de cuisine. Disons simplement que, sauf exception, les journalistes ont provoqué un phénomène aux conséquences multiples : le chef incarne seul son établissement, laissant loin dans l’ombre le personnel de salle et celui de la sommellerie. D’une certaine façon, le traitement médiatique du restaurant a provoqué un abandon du principe de la séparation des pouvoirs : une seule tête dépasse, une seule tête décide de tout, celle du chef qui se situe au sommet de la pyramide hiérarchique. Tout part de lui et tout lui revient. En apparence, tout le monde est gagnant : le journaliste a un interlocuteur unique et clairement identifié ; le chef modèle son image comme bon lui semble, sans contradicteur identifié. Le lecteur, lui, n’a plus qu’à se régaler. 

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 » La plupart des journalistes français se comportent comme des putes »

Dans une société du spectacle comme la nôtre, et pour reprendre l’approche de l’écrivain et essayiste Guy Debord, le chef s’est transformé en marchandise « fétichisée » par la presse, reproductible à l’infini. Pour les journalistes, il n’y a que lui qui existe puisqu’il est le seul à faire vendre du papier ou provoquer une pluie de clics sur le web. Et comme le système médiatique n’a pas de temps à perdre, ni même les moyens de creuser un peu (vertigineux principe de la circulation circulaire de l’information !), les mêmes têtes reviennent sans cesse, avec des discours formatés à souhait, séducteur comme il faut, souvent monocorde, toujours consensuel. Tout le monde est content, du rédacteur en chef jusqu’au chef de cuisine, en passant par les agences de communication qui ont rempli leur contrat. Ajoutez à cela, pour le journaliste, une généreuse invitation à diner en famille chez le chef interviewé, et le tour est joué : le journalisme n’est plus, vive la communication. Dans une langue joliment fleurie, un chef triplement étoilé avait glissé à l’auteur de ces lignes que « la plupart des journalistes français se comportent comme des putes : il suffit de les inviter à notre table pour acheter leurs services et leur faire perdre ce qui leur reste d’objectivité ». Une vérité raide à entendre, mais une vérité quand même. 

Outre sa dimension provocatrice, cette phrase en dit long sur le pouvoir donné aux chefs de cuisine. L’idée même d’un contre-pouvoir médiatique face à leurs erreurs ou errements (culinaires, humains…) semble très évanescent, voire inexistant. Pire, à l’intérieur même de leur restaurant, en cuisine ou en salle, toute opposition semble inconcevable. Ou, si elle existe, elle restera microcosmique. Dans un monde qui, déjà, a pour habitude de régler ses conflits en interne, selon une règle hiérarchique patinée par le temps, la non-valorisation de la dimension systémique du restaurant par les médias rend difficile l’émergence d’une parole libre. Où et comment s’exprimer quand une personne est victime de violences, qu’elles soient verbales ou physiques ? Les réseaux sociaux constituent un puissant levier mais ils restent souvent trop communautaires ; la machine judiciaire exige des preuves, parfois difficiles à réunir ; quant aux médias, au pays d’Escoffier et de Bocuse, ils préfèrent s’épancher sur la dimension festive et heureuse de la restauration plutôt que sur sa face sombre. 

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L’auteur de ces lignes avait été traité à plusieurs reprises de « traitre » lors de la publication des premiers articles sur les violences.

Mais il y a média et média. De la presse professionnelle, il est inutile de répéter qu’il n’y a rien à attendre d’elle, bien trop inféodée à son sujet, bien trop sclérosée pour ouvrir le moindre débat critique. En 2014, lorsque Atabula lançait le débat des violences en cuisine, les principaux titres du secteur ont fait bien pire que de ne pas en parler : ils ont nié que cela puisse exister. Quant aux chefs eux-mêmes, ils ont collectivement refusé d’ouvrir les yeux, incapables de critiquer de l’intérieur le système qui les a portés au sommet. Reste alors la presse dite « grand public » qui, elle, a décidé de s’intéresser à ce thème brûlant. Depuis 2014, et après la vague d’articles rédigés dans la foulée des révélations d’Atabula, les principaux grands médias généralistes ont multiplié les enquêtes sur le monde des cuisines, abordant les questions des rythmes de travail, de la drogue et des violences. Alors que tous les journalistes spécialisés « food » savent ce qu’il se passe dans les cuisines, et connaissent les identités de certains désaxés sexuels, pas un ne s’est réellement penché sur la question. Pour certains, un bon post sur leur profil Facebook suffit pour se racheter une bonne conscience alors que, quelques jours avant, ils étaient encore attablés chez ceux qu’ils dénoncent à demi-mot. 

Pourquoi une telle incapacité à traiter correctement « son » sujet ? Parce que, d’une part, il est entendu que l’on ne critique pas celui (ou celle) qui nous donne à manger. Et, d’autre part, on ne critique pas ses amis ou les amis de ses amis. Ceux qui osent pratiquer cela encourent un risque : être blacklisté. Autrement dit, ne plus être invité(e). Et il n’y a pas pire cauchemar pour un journaliste spécialisé qui, la plupart du temps, est indépendant (pigiste), et qui ne bénéficie d’aucun budget dédié pour payer son addition et ses déplacements. Pour l’anecdote, l’auteur de ces lignes avait été traité à plusieurs reprises de « traitre » lors de la publication des premiers articles sur les violences. Cela en dit long sur l’esprit de « famille » qui règne dans le petit monde des cuisines. 

Heureusement, et c’est le pendant positif de la médiatisation des chefs – et plus largement de la « food » en France -, la presse généraliste s’intéresse depuis plusieurs années au secteur de la restauration. Outre des moyens humains et financiers supérieurs, elle aborde surtout ce champ journalistique avec une distance beaucoup plus neutre, donc plus saine. La connivence cède la place à la seule compétence du journaliste qui creuse son sujet sans avoir la pression d’un milieu parfois étouffant. La récente annonce de deux journalistes qui expliquent sur les réseaux sociaux qu’elles ont décidé de boycotter un chef suspecté de viol(s) a, certes, l’intérêt de mettre le sujet sur la place publique, mais ce n’est en aucun cas du journalisme : il s’agit-là d’une action de communication qui ne dit rien et qui, surtout, ne règle rien. Dans le même temps, une journaliste indépendante, en dehors du système « food », enquête en profondeur sur ce même chef ; un travail de longue haleine, démarré il y a plusieurs mois, multipliant les entretiens, accumulant les preuves. 

Cet exemple est on ne peut plus révélateur de la dichotomie médiatique : d’une part, la cécité volontaire de la presse spécialisée et, d’autre part, l’ouverture naturelle de la presse généraliste. Cette nouvelle crise qui s’annonce – elle sera plus ou moins violente en fonction des noms de chefs qui sortiront – pourrait avoir au moins un intérêt. Outre permettre de faire un peu le ménage en cuisine, elle pourrait mener à une réflexion collective de tous les journalistes « food » (et la rédaction d’Atabula n’est en aucun cas au-dessus de la mêlée sur ce coup-là) de ne pas se concentrer uniquement sur la tête de gondole – le chef -, mais de s’ouvrir à tous les acteurs du restaurant. Fluidifier et enrichir le discours, montrer la diversité des talents, voire susciter des vocations : les intérêts d’une telle démarche ne manquent pas.

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Lien vers le dossier sur les violences en cuisine

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Photographie

Camilo Jimenez / Unsplash

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