Violences sexuelles en cuisine : le grand déballage a commencé

Les choses s’accélèrent. Pas encore devant les tribunaux, mais sur les réseaux sociaux. Ce qui constitue, en soi, un début de sentence. Depuis 2014 et les premières révélations d’Atabula, difficile de nier que le monde de la restauration connait de nombreux faits de violences, physiques, psychologiques, racistes ou sexistes. En première ligne, les femmes. Ces dernières semaines, Instagram et Facebook ont accueilli des messages plus ou moins explicites sur les pratiques de certains professionnels, dont un chef japonais bien connu qui serait accusé notamment de viol. D’autres noms circulent, et pas des moindres. En ces temps caniculaires, on sent qu’une simple étincelle pourrait embraser la toile et noircir pour longtemps le tableau glorieux de la belle gastronomie française. À l’heure actuelle, quelques journalistes enquêtent sur le sujet. Est-ce que des noms sortiront (et pas seulement des initiales, comme on peut le lire sur certains commentaires) dans les jours à venir ? Entre l’envie forte de révéler au grand jour les noms de ces agresseurs sexuels et le double risque de diffamation et d’hallali populaire qui pourrait nuire au travail en profondeur de la justice française, certains hésitent. Atabula a réalisé une enquête grand format sur ce qui pourrait être l’un des sujets brûlants de la rentrée.

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Enquête rédigée par Mégane Fleury et Franck Pinay-Rabaroust

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C’est soir de fête pour la profession : le guide Michelin organise sa cérémonie annuelle pour la sortie de son nouveau guide France. Après l’annonce des résultats, un chef trois étoiles se balade entre les convives, une coupe de champagne à la main. L’homme est légèrement éméché, joyeux d’être là, dans son monde, un peu comme chez lui. Il aperçoit une jolie paire de fesses et, se sentant libre d’agir à sa guise, il y pose sa paluche. Une main au cul donc, en bonne et due forme. La femme se retourne, ne se démonte pas, et lui décoche une claque. Sonné mais pas accablé, le chef repart faire son tour de salle. Quelques heures après, peut-être après avoir enlevé sa belle veste blanche immaculée, l’homme s’est excusé. Mais le mal était fait. La scène ne date pas du début du 20e siècle mais de quelques mois seulement. Une histoire tristement banale diront certains.

Banale histoire donc, mais révélatrice d’un climat généralisé dans lequel certains chefs se pensent tout permis, ignorant les limites de l’acceptable et de l’inacceptable, ignorant également les frontières du légal et du répréhensible. « Te baisse pas comme ça, tu vas prendre neuf mois ! », « Je viens travailler tous les matins juste pour mater tes seins… » ou encore « J’embauche pas de femmes, elles sont plus faibles que les hommes » : toutes ces citations sont extraites du compte Instagram « Je dis non chef ! ». Créé en juillet 2019 par Camille Aumont Carmel, ex-élève de Ferrandi, il rassemble ces dizaines de remarques entendues par des femmes en cuisine. Le 31 mars dernier, avec la journaliste Nora Bouazzouni, elles ont lancé un questionnaire portant spécifiquement sur ces violences, dont les réponses seront rendues publiques. Si ces dernières années, le phénomène a (enfin) acquis une visibilité médiatique, il est bien loin d’avoir disparu.

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« Un jour, ces grands chefs tomberont » 

« On subit toujours ce sexisme », confirme d’abord Anaïs, pâtissière dans un établissement prestigieux de la capitale. Elle constate « qu’il y a tellement de remarques par jour qu’il est impossible de toutes se les rappeler. » Certaines reviennent tout de même plus souvent que les autres, comme celles suggérant que les femmes seraient mieux à la plonge ou au ménage. Parfois, ces réflexions sont déguisées en blagues, lourdes. Heidi travaille dans le milieu depuis une quinzaine d’années, elle a récemment passé quelques mois dans un restaurant étoilé parisien en tant que serveuse. Elle constate que ça parle  « beaucoup de cul », même le directeur adjoint y prend part. « Avec les autres femmes de l’équipe, nous disions que c’était lourd, car même si ça n’est pas dirigé contre l’une de nous, ça peut porter atteinte à notre intégrité lorsque ça devient constant et unilatéral. » Voire pousser à changer de métier. Alexia Duchêne, candidate de la dixième saison de Top Chef, raconte que certaines de ses amies ont fini par le faire. « Même sans attouchement ou quoi que ce soit, entendre des blagues lourdes tous les jours, à force, ça ne donne plus envie d’aller bosser. » 

Des remarques et, parfois, des menaces : « Je vais la monter en l’air ! Je vais la détruire ! », a ainsi entendu Anaïs de la part d’un collègue énervé. Et puis, derrière ce sexisme autant ordinaire qu’inacceptable, se cache des faits beaucoup plus sordides. Attouchements, agressions diverses et viols. Le 1er août, sur Instagram, Bonny Peter, alias @bonnyclea, relate l’agression sexuelle dont elle a été victime, sans pour autant lâcher le nom de son auteur, pour éviter la diffamation. Depuis, deux journalistes, Julie Mathieu et Muriel Tallandier, ont annoncé qu’elles boycotteraient les restaurants du chef visé. Dans la foodosphère, tout le monde connait son nom mais il ne peut, pour l’instant, être rendu public pour des questions juridiques évidentes. À notre connaissance, aucune plainte n’a encore été déposée contre lui. Une rumeur (comme toutes les rumeurs, impossible de remonter à la source), assure que le chef en question aurait prévenu certains de ses proches qu’il envisagerait de quitter la France. Pour échapper aux conséquences des probables plaintes à venir ? Au fil de notre enquête, son nom n’a cessé de revenir dès que l’on posait une question sur l’existence de violences à caractère sexuel en cuisine. Forcément, certains de ses proches – des journalistes, des « influenceurs » plus ou moins réputés, etc. – connaissaient ses travers ; d’autres semblent avoir appris ses méfaits ces derniers mois. Une journaliste qui enquête actuellement en profondeur sur ce chef affirme que « grossièrement, c’est du 50-50. 50% savaient, 50% l’ont appris récemment ».

Derrière ce nom, qui sortira prochainement dans la presse, d’autres chefs sont cités régulièrement par les multiples sources contactées par Atabula. Dans le lot, il y a des noms presque prévisibles et d’autres beaucoup moins. Un chef doublement étoilé très réputé a reçu la visite d’une amie, également cheffe de cuisine, qui lui a annoncé que son nom circulait actuellement sous le manteau ; même schéma pour un autre professionnel qui a reçu sa troisième étoile il n’y a pas très longtemps… Jour après jour, la liste s’allonge. Par delà la question de séparer le bon grain de l’ivraie, et de savoir quels noms sortiront réellement sur la place publique, il règne aujourd’hui un climat de peur généralisé du côté des professionnels : les chefs craignent pour leur peau, les agents de chefs pétochent pour leurs poulains et les agences de communication regardent de près la liste de leurs clients et préparent déjà la communication de crise. Quant aux organisateurs des grands événements à venir, ils cherchent eux aussi à en savoir plus. Le prochain festival Omnivore a ainsi annulé depuis plusieurs semaines la participation du chef au coeur de la tourmente. 

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Parler et dénoncer

Manifestement, les choses bougent et la parole se libère. À l’instar des centaines de messages reçus par Atabula en 2014 après les premières révélations sur les violences en cuisine, le compte Instagram « Je dis non chef ! » fait le plein de témoignages accablants. Plus de six ans après l’ouverture de ce débat, preuve est faite que le phénomène des violences en cuisine existe bel et bien, et qu’il perdure, en dépit de ce que la presse dite « professionnelle » a bien voulu expliquer à l’époque. Reste que le temps des révélations et celui des changements de comportements ne s’inscrivent malheureusement pas dans le même tempo. Laetitia Visse, cheffe à Marseille, estime que les changements prendront du temps : « Le milieu est à la traîne et le problème est profond », analyse-t-elle. « Lorsqu’un chef a vécu lui-même des violences ou des remarques, il n’envisage pas les choses autrement, car on vous met sous le nez que si vous êtes tendre, vous êtes faible. » Pour elle, il n’y a qu’une seule solution : « parler et dénoncer ». Elle l’a fait en décembre 2018, dans un article de L’Humanité. Elle y raconte alors le harcèlement subi, les phrases assassines de ses supérieurs. «  Un chef m’a dit un jour que l’apprentissage en cuisine, c’est un viol », a-t-elle confié à nos confrères. Un autre l’attrape par le col en hurlant « Tu vas encore chialer, salope  ! » « Je me suis sentie coupable d’avoir été cette victime, car tout le monde me disait que je l’avais bien cherché. Plus tard, je m’en suis voulu de ne pas avoir parlé plus tôt ».

Alexia Duchêne aussi s’est exprimée. Dans une interview à Melty en juillet 2019, la jeune cheffe parisienne se confie sur les « trucs pas hyper cool » qu’elle a vécus en cuisine : des mains aux fesses, des SMS déplacés en pleine nuit à 15 ans et ceux qui « te parlent mal ». Malgré ces différentes prises de paroles, elle constate à regret que les choses stagnent : « On voit que de nombreux chefs assez établis dans le milieu ne se sont pas fait sanctionner, contrairement à ce qu’on a pu voir pour Harvey Weinstein par exemple. » Cela ne la décourage pas à continuer de s’exprimer sur le sujet, au contraire. « Il faut en parler car, un jour, ces grands chefs tomberont. On ne voudra plus aller chez eux, parce qu’ils se comportent comme des merdes, et c’est à ce moment là qu’on aura vraiment gagné. »

Aujourd’hui effectivement, rares sont les noms de chefs suspectés de violence sexiste ou de harcèlement à sortir dans la presse. Cela ne surprend pas Nora Bouazzouni, journaliste et autrice de l’essai Faiminisme. « C’est compliqué de publier une enquête journalistique sur le sujet, explique-t-elle, les victimes ont souvent peur de dévoiler les noms. Il faut aussi s’attendre à être attaqué en diffamation, donc avoir les moyens de recourir à un avocat. Il faut beaucoup de preuves matérielles, des SMS, des mails ou des témoins. » À ces difficultés s’ajoute selon elle un contexte français bien particulier. « La gastronomie a été inventée en France, elle est un attrait touristique majeur, cela créé une impunité, comme si tout était permis. » En somme, des poursuites judiciaires contre un chef accusé de violences sexistes feraient tâche au pays de Vatel, Carême et Escoffier. 

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Les femmes en cuisine, vraiment ?

Le problème est si profond qu’il tient parfois à l’idée même de la « femme cheffe » : Valentine Sourice n’a ainsi pas subi le sexisme de ses collègues, ni de ses supérieurs, mais celui des agents immobiliers. Elle s’en est rendue compte en cherchant son local. La fondatrice de restaurant « Fan de carottes », dans le 17e arrondissement de Paris, imagine qu’ils étaient « plus habitués à voir de gros bonhommes ». « Ils me disaient que ça allait être difficile, comme je suis une femme, que les horaires à rallonge, ce serait compliqué… »

D’après Vérane Frédiani, autrice et réalisatrice, notamment du documentaire À la recherche des femmes chefs, il serait plus aisé de trouver des financements pour ouvrir un restaurant lorsqu’on est un homme : « Les banques accordent moins de crédits aux femmes ou des montants inférieurs alors que l’Etat a mis en place une garantie supplémentaire pour les projets portés par les femmes. » Cette frilosité des banques à l’égard des cheffes a des conséquences encore plus importantes avec la crise du Covid-19. « Avec la fermeture imposée, puis la réouverture avec moins de clients, la situation financières des femmes cheffes est majoritairement beaucoup plus précaire que celles des hommes chefs. »

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Plus de visibilité, mais peu d’étoilées 

Si le tableau semble sombre, certains détails marquent tout de même de réelles évolutions. « Le terme cheffe est très symbolique, analyse Eugénie Béziat, à la tête des cuisines de La Flibuste, restaurant une étoile à Villeneuve-Loubet (Alpes-Maritimes), cette féminisation est une vraie avancée ! » L’Académie française a approuvé la féminisation des noms de métiers en février 2019 : « Venant d’une institution majoritairement masculine, c’est encore plus symbolique ! » La reconnaissance dépasse le cadre des mots. Eugénie Béziat se réjouit ainsi d’avoir été conviée aux Gourmand’Eze, un festival gastronomique, avec trois autres cheffes. Ensemble, elles y ont réalisé une démonstration en public. Plusieurs initiatives similaires ont été organisées lors de festivals ou d’évènements gastronomiques.

Les femmes sont de plus en plus visibles en cuisine. Grâce à l’action de différents acteurs, et actrices, comme Esterelle Payani et Vérane Frédiani. En février 2019, elles publient Cheffes – 500 femmes qui font la différence dans les cuisines. La réalisatrice et autrice constate un changement : « Les femmes ont toujours été dans les cuisines, raconte-t-elle, mais elles étaient non-rémunérées ou non-déclarées et souvent, ce n’était pas un choix personnel de carrière. Depuis les années 1970, elles suivent des formations et font des stages dans les grands restaurants, sont payées pour ce qu’elles font et ouvrent des restaurants dont elles sont propriétaires. » Elle remarque aussi que de plus en plus de couples ouvrent des établissements dans lesquels les deux travaillent officiellement en cuisine. « Ce n’est plus la femme qui suit son mari : ce sont de vrais projets à deux, comme le restaurant Sources à Nantes par exemple, cite-t-elle, maintenant, il faudrait que les femmes soient invitées à la même table que les hommes quand il s’agit de réfléchir à la gastronomie et l’alimentation de demain. On a tout à gagner à donner aux femmes les moyens de leur ambition ! » 

Ces cheffes plus visibles médiatiquement, donnent-elles envie aux jeunes filles de travailler dans le milieu ? « Les femmes sont très nombreuses dans les formations liées à la cuisine, confirme Alice Vasseur, vice-présidente de l’association Elles sont food, qui promeut les initiatives féminines dans le milieu. En 2013, elles représentaient 46 % des effectifs dans les CAP cuisine et agro-alimentaire. » indique-t-elle. Mais seulement 5 % des étoilés au Michelin sont dirigés par des femmes. 

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Traiter le sexisme comme un risque professionnel

D’après Alice Vasseur, venir à bout du sexisme dans le secteur passera aussi par un changement de paradigme. « Il y a sûrement besoin d’une remise en question du modèle de management, estime-t-elle, pour aller vers un modèle plus respectueux et plus tolérant. » C’est, par exemple, le travail de l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact). Florence Chappert, responsable du département « Expérimentation, développement, outils et méthodes », explique que le sexisme au travail est un risque professionnel comme un autre. « Cela inclut les agissements sexistes, les viols ou le harcèlement. Le secteur de la restauration cumule les facteurs de risques, comme la mode, le spectacle ou le BTP. » Selon elle, ces environnements propices se caractérisent par : « le fait d’être dans un milieu masculin exposé au ‘sexisme bienveillant’, par exemple, l’usage du surnom ‘ma cocotte’, le fait de couper la parole ou de faire des remarques sur le physique, mais aussi les horaires atypiques ou la forte hiérarchisation des postes. » Les statuts précaires comme l’apprentissage ou les CDD contribuent également à la difficulté du milieu. Pour la restauration, Nora Bouazzouni parle même d’une profession à part, avec « une pression du dépassement et du sacrifice ». « Il ne faut pas culpabiliser les restaurants, tempère tout de même Florence Chappert, cela traverse tous les secteurs mais certains sont plus exposés. » La représentante de l’Anact rappelle que le sexisme doit obligatoirement faire partie du Document unique d’évaluation des risques professionnels (Duer) et du plan de prévention. « Cela passe aussi par des modifications de l’organisation du travail : il faut veiller à la composition des équipes, à la juste répartition des tâches, plaide Florence Chappert. Les femmes ne doivent pas faire uniquement celles considérées comme ingrates ou minutieuses. Autres détails qui comptent : la création de toilettes et de vestiaires séparés. »

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Instaurer un cadre et libérer la parole 

Concrètement, dans les cuisines, le changement devra peut-être aussi passer par un autre modèle de travail. Alexia Duchêne a principalement eu des collaborateurs dans son restaurant Datsha dans le 3e arrondissement de Paris. Elle connaît les difficultés liées à la gestion d’un établissement, notamment la question des charges. « Si on avait tous des horaires corrects et qu’on arrêtait de travailler 70 heures en étant payé 35, je pense que ça ferait changer les choses. On ne se poserait pas la question de savoir si la femme a des gosses ou pas, ce serait un travail normal. »  Mais tant que les charges resteront un frein, le changement ne pourra venir que du, ou de la chef.fe : « C’est à lui/elle d’imposer un truc, estime-t-elle. Au départ, j’avais que des mecs en cuisine. Je leur ai dit que je voulais du respect envers tout le monde, que je refusais d’entendre des blagues sur qui que ce soit au restaurant ou en ma présence. » À son équipe, elle a aussi raconté son viol, à 15 ans, par trois garçons de dix ans de plus qu’elle. « C’est pas évident, c’est même très dur, mais ils ne se rendent pas compte que ça peut partir d’un rien, et arriver à tout le monde. Lorsque j’ai revu les mecs au procès, ils avaient du remords, ils ont dit qu’ils ne se rendaient pas compte… Mais les hommes n’ont tellement pas l’habitude d’avoir des représailles. » De là à dire que chaque collègue d’une brigade est un danger potentiel ? Jamais : « J’ai eu une équipe à 100 % masculine, je ne vais pas commencer à dire que les hommes sont les pires, mais je pense qu’il faut qu’on nous écoute une bonne fois pour toute ! » Et que le milieu laisse tomber certaines croyances. « La parité, la gentillesse et la douceur sont compatibles avec les étoiles, conclut Laetitia Visse, il faut arrêter de croire que seule la violence peut faire passer l’excellence. »

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Lien vers le dossier sur les violences en cuisine

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