Les humeurs de FPR #11 : hiver glacial, Sekine lâché, vacances de crise, pape top, Marguin la honte, crise de l’exotisme et Gagnaire le grand

Retour des « humeurs de FPR » qui seront désormais mensuelles. À l’ordre du jour : un hiver glacial pour la restauration, retour sur la polémique Sekine, des vacances pas catholiques, un pape pas crétin, Marguin qui n’a pas mérité cet honneur, un exotisme en berne et un Pierre Gagnaire unique en son genre.

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Précision

L’article « Ils ont fait ou vont faire l’actualité » est bien hebdomadaire (le premier opus a été publié dimanche dernier) mais il y aura une exception mensuelle, avec, à sa place, le billet d’humeur de FPR. Et c’est aujourd’hui. 

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Paris en berne, province heureuse ; mais hiver glacial pour tout le monde

Cela est un brin schématique mais la tendance semble indiscutable : Paris pleure, la province sourit. La capitale souffre comme jamais, avec des chiffres qui donnent le vertige. Des services au déjeuner vides ou presque, à peine meilleurs au diner ; pour beaucoup de professionnels, le compte n’y est pas. Du côté des grossistes qui fournissent Paris, c’est Waterloo morne plaine. Touristes absents, Parisiens qui ont déserté les bureaux et peurs sanitaire et économique, le cocktail est explosif. Et cette overdose de vide pourrait conduire à des fermetures en pagaille. Certains experts annoncent déjà jusqu’à 40% de restaurants qui vont mettre la clé sous la porte, d’autres assurent au contraire qu’il n’y en aura guère plus que d’habitude. Inversement, en province, y a de la joie ! Si les touristes étrangers n’ont que peu franchi les frontières, les Français sont majoritairement restés dans le pays, se répartissant de Calais jusqu’à Menton. Partout ou presque, la saison a été bonne, voire exceptionnelle. Reste maintenant l’entrée dans l’automne et un rude hiver qui s’annonce. Car le tourisme estival ne ressemble pas à son cousin hivernal : les stations de ski le savent bien et pleurent déjà les richissimes étrangers qui ne viendront pas dévaler les pentes et se régaler dans leurs chalets d’altitude. Ce coup-là, les Français ne pourront pas pallier les absents russes, chinois ou brésiliens. Le réchauffement estival laissera inéluctablement sa place à un hiver glacial. 

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Taku Sekine, retour sur un nom lâché

Fallait-il lâcher son nom ou pas ? Fallait-il attendre que des plaintes soient déposées ou, nécessairement, recueillir de nouveaux témoignages ? Autrement dit, ai-je eu tort de sortir le nom de Taku Sekine et de le lier au scandale de violences sexuelles dont tout le petit monde parle ? Si un sondage avait été réalisé sur le sujet, il semblerait que ce soit du 50/50 : autant de critiques négatives que positives lues et reçues ; pourtant il me semble difficile de siffler si facilement un match nul. J’entends les critiques qui consistent à dire qu’il n’y a, dans mon dernier article sur le sujet, aucun travail journalistique en profondeur, pas de témoignage cité et que mon affirmation repose sur de dangereux on-dit. Sauf que, il y a quelques semaines, nous avons publié une longue enquête sur les violences sexuelles en cuisine, et que de nombreux noms ont été cités pendant les multiples entretiens menés. Un seul revenait sans cesse, avec des faits précis et graves. Ce nom lâché ne sortait donc pas de nulle part, il était le fruit d’un travail journalistique, avec des sources croisées. Peut-être aurions-nous du publier son nom à ce moment-là. Mais tel n’a pas été mon choix, espérant peut-être que d’autres s’en chargeraient et que, surtout, cela pousserait les victimes à déposer plainte, un acte aussi difficile que salutaire. Alors, que celles et ceux qui voient dans le choix d’Atabula une volonté malsaine de faire du buzz ou de tomber dans le ragot de bas étage acceptent de regarder les choses autrement. Rappelons-nous qu’il y a quelques années, avant 2014, tout le monde savait que le monde des cuisines était d’une violence inouïe, qu’elle soit physique, ou psychologique. Mais personne n’a jamais levé le petit doigt, arguant déjà que les preuves manquaient. À l’époque, les victimes n’avaient que deux choix : la fermer et serrer les dents ou quitter ce milieu qui sait si bien pratiquer l’omerta en évacuant les « faibles ». De tout cela, il résulte cette décision de révéler le nom de Taku Sekine. Certes, il s’agit d’un choix contestable et dangereux, que ce soit juridiquement ou en termes d’image pour Atabula ; mais il s’agit aussi d’un choix responsable et réfléchi.

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Vacances de crise

La communication est un art fort délicat, surtout en temps de crise. Alors que de nombreux chefs annonçaient la fermeture de leur(s) établissement(s), que l’accumulation des crises (gilets jaunes, Covid…) avait tué le business, que les assurances ne répondaient plus, ces mêmes personnes habillaient leur fil Instagram ou profil Facebook de sublimes photos de leurs vacances proches ou lointaines. Sans vouloir jouer les puritains, il y avait là quelque chose d’obscène et, surtout, d’incompréhensible. Comment un chef pouvait s’exprimer dans la presse en expliquant que la crise le touchait de plein fouet, que son avenir était plus qu’incertain et, sur ses réseaux sociaux, poster des photos de son dernier cocktail et de sa dernière plongée sous-marine ? Chacun est libre d’agir comme bon lui semble, certes, mais il y a là tout de même un manque de respect pour celles et ceux qui sont réellement dans la mouise ou qui n’ont pas demandé un PGE pour se payer des vacances en famille mais pour sauver leur peau. 

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Pape top !

Au diable la « moralité bigote », vive les orgies culinaires et sexuelles. Qui a dit ça ? Le pape pardi ! Certes, les exégètes nuanceront car le souverain pontife n’a jamais parlé en ces termes-là, mais il a tout de même qualifié le plaisir de « divin ». « Le plaisir arrive directement de Dieu, il n’est ni catholique, ni chrétien, ni autre chose » a-t-il précisé et détaillé à l’écrivain (et grand gastronome) Carlo Petrini dans le cadre d’un livre d’entretiens publié cette semaine en Italie. Le plaisir n’est pas l’ennemi du croyant, tant qu’il n’est ni brut ni vulgaire, mais « sobre et moral ». Amis croyants, voilà une vérité bonne à savoir, et à appliquer ! 

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Christophe Marguin et le mérite national à la con

Ah c’est beau la politique et l’usage que l’on peut en faire. À Lyon, c’en est presque émouvant. Ce cher Christophe Marguin, restaurateur, président des Toques Blanches Lyonnaises, cet homme au coeur pur et tendre, oécuménique, ouvert sur les autres, respectueux de toutes les opinions, a ainsi reçu il y a quelques jours les insignes d’officier dans l’Ordre national du mérite. Il y avait du beau linge, il y a eu de beaux discours, comme celui de l’irréprochable président de région Laurent Wauquiez qui a salué « une famille, une tradition, une figure de la gastronomie. Tu es un coeur généreux et un ami fidèle qui sait se dévouer pour les autres. » Rappelons-nous, en juin dernier, avant les élections municipales, quand ce même Marguin traitait les verts de « connards » devant des journalistes. Marguin ? Certainement un bon copain de chambrée pour des soirées à la Audiard, mais certainement pas un exemple à suivre et à valoriser par un tel mérite national… à la con !

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La fin de l’exotisme ?

Il y a les conséquences (économiques) immédiates et évidentes mais, si l’on regarde un petit peu plus loin, on peut légitimement s’interroger sur les conséquences culinaires de la crise. Des clients qui ont envie d’être rassurés par l’assiette, des mangeurs qui n’ont plus trop envie de haute gastronomie aventureuse, des chefs qui voyagent moins et qui donc s’ouvrent moins sur les saveurs d’ailleurs, et ce rappel permanent au locavorisme, il y a là le combo parfait pour imaginer un déclin de l’exotisme en cuisine. Rappelons qu’en cuisine comme dans tous les domaines (des sciences humaines aux sciences dures), c’est en s’ouvrant aux autres que l’on s’enrichit.  

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Pierre le grand, Gagnaire l’unique

Pierre Gagnaire, un prénom et un nom, un parcours, un style, une certaine idée de la cuisine. Il y a aussi une voix et un rire généreux, une gestuelle et un regard enveloppant. Je pense que tous les professionnels de la restauration devraient lui dire merci. Car Pierre Gagnaire fait partie de ces rares chefs qui donnent vraiment envie d’aimer les chefs. Terriblement humain, attentif à son environnement, à juste distance des uns et des autres, il a développé son univers sans écraser personne. Il est dans le juste assez, ni trop, ni trop peu. Nul ne sait comment il passera cette crise au long cours, mais il est certain que Pierre restera Gagnaire. Et c’est déjà beaucoup. 

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Photographie

Nacho Arteaga / Unsplash

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