Dans l’arrière-cuisine de Salvador Dalí

Salvador Dalí, figure phare du surréalisme, entretient une relation intime avec la gastronomie. S’il n’est pas le seul artiste à avoir représenté de la nourriture dans ses œuvres, Dalí se libère de la toile : il utilise des aliments comestibles en tant qu’œuvres et organise de nombreux banquets. Cette pratique n’est pas un hasard, il la doit à sa passion pour la sphère du goût. Découverte du génial Dalí dans cet article inaugural de notre nouvelle rubrique Art’Abula.

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La gastronomie rythmait le quotidien de Dalí. Chaque repas était un moment propice à la réflexion. Son autobiographie est agrémentée de nombreuses métaphores culinaires, analyses des mets dégustés et descriptions détaillées attestant du lien particulier qu’il entretenait avec la nourriture. Il dépeint ainsi ses goûts en matière de cuisine : « Je n’aime, en réalité, manger que ce qui a une forme compréhensible pour l’intelligence. » Il fait aussi part de ses convictions philosophiques : « (…) j’attribue aux épinards en particulier, et à toute espèce de nourriture en général, des valeurs esthétiques et morales essentielles.  » Le peintre se remémore une période de solitude, chez lui à Cadaquès, durant laquelle il assure avoir ingurgité à chaque repas « trois douzaines d’oursins arrosés de vins, six côtelettes grillées sur des sarments de vigne. » Le soir, place aux « soupes de poisson », à la morue ou à un « loup frit avec du fenouil ». Porté par cette passion pour la bonne chère, le peintre espagnol est l’un des premiers artistes à faire usage de nourriture consommable dans son Œuvre.

Du tableau à l’assiette 

Les relations entre l’art et l’alimentation se tissent de manière la plus explicite lors de la publication, en 1973, de Dîners de Gala. Dédié à sa femme Elena Ivanovna Diakonova – dites Gala – l’ouvrage revient sur les célèbres dîners aphrodisiaques qu’organisaient les Dalí. Dans ce livre de recettes uniques, l’artiste met au point une cuisine que l’on pourrait qualifier de « surréaliste » tant par les titres que par l’originalité des arrangements culinaires. La recette 49 « crème de grenouilles » en est un très bon exemple. Cette sorte de crème brulée originale est agrémentée d’un long pic dans lequel sont empalées des grenouilles grillées. Des associations excentriques et un visuel surréaliste qui n’empêchent pas la réalisation de mets comestibles et soignés. L’artiste met au point de vraies recettes scrupuleusement détaillées, dans la plus pure tradition gastronomique française, puisant son inspiration dans le répertoire de Lasserre ou de de La Tour d’Argent.

Index Les Dîners de Gala, 1973 © Taschen

L’esthétique de la nourriture, inspiration centrale de son art

L’une des caractéristiques du travail de Dalí est sa capacité à s’inspirer quotidiennement de son appétence pour la gastronomie. L’artiste passe de longs moments à analyser ses repas afin d’en tirer de nouvelles idées pour ses œuvres. Comment l’évoquer sans parler de ses fameuses montres molles ? Cette idée lui est justement venue à la fin d’un repas, analysant un camembert « super-mou » avant de le déguster.  « Nous avions terminé notre dîner avec un excellent camembert et, lorsque je fus seul, je restai un moment accoudé à la table, réfléchissant aux problèmes portés par le super-mou de ce fromage coulant. Je me levai et me rendis dans mon atelier pour donner, selon mon habitude, un dernier coup d’œil à mon travail… J’allais éteindre la lumière et sortir lorsque je vis littéralement la solution : deux montres molles dont l’une pendrait lamentablement à la branche de l’olivier », explique Dalí. L’auteur décrit ici La persistance de la mémoire, à travers laquelle il ne dépeint pas un fromage en tant que tel, mais s’inspire des qualités esthétiques de cet aliment pour les retranscrire dans son œuvre, chose tout à fait novatrice pour l’époque.

La persistance de la mémoire,1931, huile sur toile, New- York, Museum of Modern Art

L’œuf est également un motif récurent. Il est d’après lui porteur de fortes symboliques. Entier, il incarne la naissance et les origines. Cassé, cru ou cuit, il affiche une viscosité qui contraste avec la dureté de la coque. L’artiste prête attention à l’opposition dur/mou de cet aliment sur laquelle se fonde une large part de la pensée et de l’iconographie dalinienne. Œufs sur le plat sans le plat en est un bon exemple. Au bout d’un fil aux allures célestes, un œuf au plat pend dans le vide.

Œufs sur le plat sans le plat, 1932, huile sur toile, 55 x 46 cm, Collection particulière

Peindre ou manger ?

L’appétit délirant de l’artiste ne s’arrête pas là. Salvador Dalí pousse sa conception de la nourriture encore plus loin. Il se plaît notamment à représenter des aliments qu’il accompagne de figure humaine. Cette pratique a pour lui une fonction d’exutoire. Dans Portrait de Gala avec deux côtelettes d’agneau en équilibre sur l’épaule, la muse de Dalí est agrémentée de deux morceaux de viande. Il raconte : « J’aime les côtelettes et j’aime ma femme, je ne vois aucune raison de ne pas les peindre ensemble ». Empreint d’un appétit insatiable et d’une folie culinaire, il détourne sa faim, métaphore de son appétit sexuel. Au lieu de manger sa muse, le surréaliste imagine déguster une paire de côtelettes crues qu’il dispose sur ses épaules. Ainsi, Salvador Dalí donne une vision comestible de la beauté. 

Portrait de Gala avec deux côtelettes d’agneau en équilibre sur l’épaule, 1933, huile sur bois, 6,8 x 8,8 cm, Figueres, Fundaciò Gala

« Dans l’œuvre de Dalí, il n’y a aucune mesure en ce qui concerne la nourriture ni la composition du produit; il n’y a pas de protéines, pas de glucides, pas de faits, seulement des objets de désir d’une sexualité bouillant oralement : une oralité primitive, dans les premiers stades de la personnalité, qui est stimulée par le contact buccal dans lequel la bouche est conçue comme un organe sexuel, un trou noir dans lequel la nourriture perd sa signification nutritionnelle et devient une information érogène », analyse Francisco Javier San Martin, écrivain spécialisé en histoire de l’art. Dalí ne répond qu’à un effet de stimulation érotique, un appétit, un fantasme sexuel qui trouve son parallèle gastronomique avec les hors-d’œuvre. Il cherche à nourrir un instinct de chasse, de possession sexuelle, voilà pourquoi il dépeint des aliments.

De l’aliment factice à la nourriture réelle  

Par ailleurs, l’artiste développe une pratique nouvelle, celle d’intégrer des aliments consommables dans ses œuvres. L’aliment devient un matériau à part entière au même titre que la peinture, le marbre, la craie, le fusain, etc. Un des éléments qui correspond à l’une de ses obsessions est le pain. Il le décline sous plusieurs formes afin de créer des objets surréalistes. Pour L’Horloge Hypnagogique, il taille un pain frais afin d’y insérer une paire d’encriers. Dalí lance également un nouveau slogan : « Du pain, du pain, rien que du pain ». Lors d’une soirée mondaine, il traduit son obsession pour le pain en évoquant un rêve : celui de la création d’une Société Secrète du Pain dont le but serait de moquer la société parisienne. En réponse à cela, l’artiste cuit des pains gigantesques entre quinze et quarante mètres de longueur et les expose au Palais-Royal, à Versailles et à l’hôtel Savoy-Plaza. Grâce à cette sorte d’expérience sociale, Dalí cherche à intriguer, créer le trouble et prête attention aux différentes réactions que suscite son œuvre.

Dali portant le pain de douze mètres de long, 1958, Paris

Salvador Dalí édifie donc une nouvelle démarche dans l’histoire de l’art. L’aliment n’est pas un simple motif, mais il traduit les aspirations et le subconscient d’un être complexe. L’aliment caractérise ses fantasmes et ses réflexions philosophiques et annonce l’usage de la nourriture consommable dans l’art qui trouvera son apogée avec le Eat Art de Daniel Spoerri, prochain artiste traité dans la rubrique Art’Abula.

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Photographie | © Taschen

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