Après le monde d’après, place à celui de la survie

Le début de la crise du coronavirus laissait entrevoir, malgré les dégâts économiques et sociaux, la perspective de changements bénéfiques pour l’alimentation et la restauration. Mais à l’heure de la deuxième salve du virus, le « monde d’après » cède le pas à celui de la survie.

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Nous y avons cru, du moins un peu. Au printemps dernier, sidérée par la fermeture soudaine des restaurants, la rédaction d’Atabula se retroussait les manches pour réfléchir, comme ses confrères de la presse généraliste, au « monde de demain ». Cette expression séduisante circulait alors sur les réseaux sociaux et dans les médias aussi vite que le virus. Elle avait quelque chose de l’antidote à la sinistrose, en attendant le vaccin, et recouvrait l’idée que la crise accoucherait d’une prise de conscience salvatrice. L’occasion de fantasmer un futur meilleur était trop belle pour des journalistes gastronomes, attachés au bien-manger. Peut-être pour ne pas voir à quel point tout déraillait.

Alors, nous avons « pansé » demain en interrogeant des acteurs de la restauration et de l’alimentation ouvrant la voie vers un avenir meilleur, grâce à des pratiques vertueuses et écologiques. Souvenez-vous de ces chefs confiant leur bonheur de pouvoir passer du temps en famille. Certains annoncèrent même vouloir se retirer de la course aux étoiles et simplifier leur cuisine pour une vie plus légère. Sont-ils aussi heureux de ce nouveau coup d’arrêt ? D’autres créèrent leur propre service de livraison à domicile afin de ne pas engraisser ces plateformes sans-gêne qui prospèrent sur le dos de sans-papiers aux abois et de restaurateurs indépendants au point mort. En ce temps-là, la presse contait l’adoption des circuits courts par certains Français. De quoi leur donner envie, à la fin du cauchemar, de prendre le temps de découvrir leur pays et de consommer local. Voilà qui compenserait la perte des touristes internationaux. En ce temps-là, mettre en avant le beau et le bon permettait d’oublier la montagne d’incertitudes qui se dressait face à nous.

L’été est passé mais le virus est resté. Il semble même revenu plus fort encore, et pour plus longtemps. Le monde, lui, n’a pas changé. À nouveau, les restaurateurs doivent fermer boutique. Malgré les aides, malgré les prêts qu’il faudra bien un jour rembourser, l’idée d’un « après » semble soudain bien vaine. Place à la résistance, au jour le jour. Et tant pis pour cette « résilience » aujourd’hui servie à toutes les sauces. Elle prend du temps, ce dont les commerçants et artisans des métiers de bouche ne disposent pas tous. Loin de là. En attendant, les extras se retrouvent parfois sans ressources.

Dans un Paris éteint, une faible lueur scintille à l’intérieur de certains établissements. Ici une table traditionnelle, toutes ardoises sorties, résiste en mitonnant ses plats de toujours. Là, une enseigne de burgers premium encerclée de scooters estampillés Deliveroo vit sa vie de presque tous les jours. Saisissant contraste. Tandis que les mauvaises nouvelles et prédictions s’enchaînent, chacun s’active à sa manière pour survivre, un pas après l’autre. Mêmes les hôtels de luxe et les restaurants multi-étoilés s’y mettent. Des supermarchés ouvrent leurs galeries aux libraires à bout de souffle et le monde de la restauration reste uni dans cette galère. C’est Burger King qui le dit. 

En réalité, du petit indépendant à la chaîne multinationale, chacun défend sa croûte, et tant pis si certains ont plus de marge que d’autres. Le bon sens paysan est sur toutes les lèvres. « On va faire moins, mais mieux, et miser sur le local ». Même Amazon, qui détruit plus d’emplois qu’il n’en crée, profite de la situation pour installer ses consignes de livraison en zone rurale, en collaboration avec Monoprix. Les commerçants du Nivernais sont ravis. 

Et si le monde de demain était le même qu’hier, en pire ? Il ne se fera en tout cas pas en un jour, et les valeurs qui forment son horizon ne pourront s’imposer sans un certain chaos, la lente et douloureuse déconstruction de réflexes ancrés. Les acteurs en présence sauront-ils dialoguer en ce sens malgré leurs intérêts contradictoires, se réinventer tout en écopant leurs cales et en expurgeant le pus de cette plaie qui n’en finit plus de s’ouvrir ? La plaie de la division.

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Photographie | Emile Guillemot (Unsplash)

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