ART’ABULA | À la table des artistes Futuristes

Le Futurisme, bien plus qu’un courant artistique du début du XXe siècle, est une manière de concevoir le monde. Ce mouvement promeut de nouvelles formes d’art, mais aussi et surtout un style de vie novateur où la cuisine a une place essentielle. Manifestes sur la cuisine, recettes extravagantes, banquets sensoriels… Bien avant Daniel Spoerri et Dalí, les futuristes sont les premiers artistes à concevoir la cuisine comme de l’art. Même s’ils sont avant tout peintre, ils se plaisent à délaisser leurs pinceaux pour s’exprimer à travers la gastronomie.

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Les Futuristes ne sont pas les artistes les plus connus de l’Histoire de l’Art. Alors, qui sont-ils ? Des créatifs que l’on peut qualifier de « fous » (la plupart mourront à la guerre après s’être engagés volontairement pour changer le monde) qui aspirent à rompre avec l’art ancien. Pour ce faire, ils dépeignent les thématiques qui gravitent autour de l’espace urbain, de la vitesse et de tout ce qui à trait aux machines et à la modernité. Ils entretiennent aussi un lien particulier avec la gastronomie dans laquelle tous les sens sont mis à l’honneur. Avant d’être dégustée, cette nouvelle cuisine a d’abord été théorisée à travers Le Manifeste de la Cuisine Futuriste.

Luigi Russolo, Dynamisme d’une automobile, Huile sur toile 106 x 140 cm

Le Manifeste de la Cuisine Futuriste

En 1913, l’artiste Marinetti lance le premier Manifeste de la Cuisine Futuriste dans lequel artistes, écrivains, critiques, architectes et cuisiniers affirment une volonté nouvelle, celle que « TOUT UN CHACUN AIT LA SENSATION DE MANGER DES OEUVRES D’ART. » Comment imaginer la création d’une société moderne sans redéfinir la nourriture, élément qui rythme notre quotidien ? D’après eux, le repas parfait exige :

  1. Harmonie originale de la table (cristallerie – vaisselle décorée) avec les saveurs et les couleurs des mets.
  2. Originalité absolue des mets.
  3. L’harmonie originale entre forme et couleur qui nourrit les yeux et excite la fantaisie avant de tenter les lèvres.
  4. L’abolition de la fourchette et du couteau.
  5. L’utilisation de l’art des parfums pour faciliter la dégustation.
  6. L’utilisation limitée de la musique durant les intervalles entre les mets.
  7. L’abolition de l’éloquence et de la politique à table.
  8. L’usage dosé de la poésie et de la musique comme ingrédients improvisés.
  9. La présentation rapide, entre deux mets et sous les narines et les yeux des convives de certains plats qu’ils mangeront et d’autres qu’ils ne mangeront pas.
  10. La création de bouchées simultanées et changeantes qui contiennent dix, vingt saveurs à goûter en quelques instants.
  11. Doter la cuisine d’instruments scientifiques.

Pour ces artistes, la cuisine doit être adaptée au confort de la vie moderne et aux dernières avancées de la science. Un renouvellement de la cuisine est donc indispensable, car « seul de tous les arts, l’art culinaire croupit dans un bestial état primitif. », affirment-ils. Mais contrairement à d’autres (comme Dalí) qui sont passionnées par la sphère du goût, ici, l’utilisation de la nourriture s’inscrit dans une idéologie politique qui promeut la minceur afin de voyager plus aisément dans les transports du futur qui seront plus allégés.

Des recettes alambiquées

Au-delà des manifestes, les artistes défient la tradition grâce à des recettes inédites basées sur des associations paradoxales comme le sucré et le salé ou la viande et le poisson. À cette époque, la gastronomie évolue donc et illustre les thèmes privilégiés du futurisme comme le modernisme industriel. La recette de l ‘« AÉROPORT PIQUANT » est un bon exemple : « autour d’un champ de salade russe à la mayonnaise couverte de légumes verts, on disposera divers médaillons composés de petits pains fourrés à l’orange, de blancs d’œufs et de fruits mélangés. Avec du beurre coloré en rouge et des anchois ou des sardines, on formera dans ce champ de verdure des silhouettes d’aéroplanes. ». Néanmoins, les recettes ne sommeilleront pas éternellement dans leurs recueils culinaires et prendront rapidement vie lors de banquets excentriques.

Ardengo Soffici, Fruits et liqueur, 1915, huile sur toile, 65 x 54 cm.

Les Banquets des Futuristes

Imaginer des plats novateurs c’est bien, les déguster c’est mieux. Ces nouvelles préoccupations prennent de l’ampleur et donnent naissance à plusieurs banquets mêlant artistes et cuisiniers. La taverne SANTOPALATO à Turin reçoit pour la première fois la cuisine futuriste en 1931 lors de l’organisation d’un banquet pour son inauguration. Mais il ne s’agit pas là d’un banquet ordinaire. La grande nouveauté ? Le goût ne prime plus, chaque sens est sollicité de manière égale lors de la dégustation des plats. Pour stimuler l’odorat, chaque mets était précédé d’un parfum diffusé à l’aide d’un ventilateur. Par leur pouvoir sensuel, la poésie et de la musique permettaient d’intensifier la saveur et, pendant que les participants ingurgitaient des plats, ils passaient leurs doigts sur du damas rouge, une petite carte de velours noir et un morceau de papier de verre pour solliciter le toucher. Il n’est ici pas question de créer des événements mondains mais d’éveiller tous les sens pour une expérience de repas inoubliable.

De nombreux événements comme celui-ci ont vu le jour. C’est notamment le cas du grand banquet futuriste. Lors de l’exposition coloniale de Paris en 1931, l’architecte futuriste Fiorini réalise un pavillon accueillant un restaurant italien dans lequel artistes et cuisiniers s’adonnent à de nouvelles créations culinaires accompagnées d’autres arts tels que la musique et la danse. Ces manifestations se multiplient, plusieurs repas à thème tels que repas « touristique », repas « extrémiste », repas « architectonique sant-elia » « repas sacré » – et bien d’autres – exaltent l’aliment.

Giacomo Balla, Service à thé, 1928, céramique peinte.

La cuisine, nouvel atelier de l’artiste

La création artistique ne se limite pas à la manipulation de l’aliment, mais au contraire, elle s’étend à l’environnement qui s’y rattache. La cuisine devient « l’atelier de l’artiste ». Elle ne doit plus siéger dans une ambiance sombre, mais nécessite des espaces baignés de lumière. Dans cette même idée, les arts décoratifs connaissent un essor fulgurant. La vaisselle n’y échappe pas, comme le Service à thé de Balla aux formes et couleurs dynamiques, propre aux aspirations futuristes.

Le fantasme d’art « total » des artistes Futuristes donne lieu à de nouvelles expériences plastiques dans lesquelles l’aliment à une place primordiale : pour la première fois dans toute l’histoire de l’art, la nourriture est utilisée comme un moyen de création artistique. Cette pratique qui connaîtra son apogée avec le Eat Art de Daniel Spoerri, perdure encore aujourd’hui. La semaine prochaine, retour au XXIe siècle avec les créations colorées comestibles de l’artiste Dorothée Selz.


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Photographie | Luigi Russolo, La Révolte, 1911

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