ART’ABULA | Les sculptures comestibles de Dorothée Selz

Dorothée Selz, née en 1946, consacre sa carrière à l’utilisation de la nourriture. Banquets thématiques, paysages en meringue, sculptures comestibles, cette artiste est une incontournable des relations entre l’art et la gastronomie.

_____

Les banquets colorés

Née dans une famille d’amateurs d’art, Dorothée Selz épouse à la fin des années 1960 l’artiste catalan Antoni Miralda, auprès duquel naît la volonté d’allier l’art et la gastronomie. En 1967 émerge une idée singulière : pour Noël, le couple envoie à ses amis une carte de vœux représentant l’enfant Jésus en pâte d’amande emballé dans un étui en plastique. Cette création inaugure une longue recherche plastique autour de la nourriture et de nos habitudes alimentaires. En effet, la même année, les deux artistes se baptisent « les traiteurs coloristes », nom en lien avec les banquets qu’ils organisent durant lesquels les convives dégustent des mets colorés. « Le mot « traiteur » fait référence à celui qui réalise les plats, repas, objets, banquets et toutes sortes d’évènements culinaires et le terme « coloriste » fait référence à l’artiste (peintre ou sculpteur) qui utilise des formes et des couleurs innovantes », explique Dorothée Selz.

En 1970, le couple organise son premier banquet : le repas en quatre couleurs à la galerie Givaudan (Paris). Lors de cet événement, la galerie transformée en restaurants accueillait 80 convives qui dégustaient un menu composé de quatre couleurs (rouge, vert, jaune, bleu). Il y avait, entre autres, un aspic rouge en entrée, une poule bleue au riz bleu en plat, un fromage vert et un sablé jaune en dessert.

Repas en quatre couleurs à la Galerie Givaudan, 1970

Cette première expérience marque le début de nombreux banquets colorés organisés avec l’aide de deux amis artistes : Joan Rabascall et Jaume Xifra. En 1970, lors de la Fête en blanc, tous les convives, plats et décorations étaient parés de cette couleur. À l’inverse, plus tard, le groupe organise Le Mémorial, un banquet tout en noir. Le but de ces actions ? Rendre l’ordinaire extraordinaire. Au-delà des ingrédients métamorphosés par la couleur, la participation des convives était active : « nous invitions le public à des gestes comme se vêtir d’une cape de couleur, faire une promenade dans des fumées colorées, libérer des oiseaux, lire des textes poétiques et déguster un banquet » décrit Selz. Grâce à la nourriture, l’acte créatif prend des formes diverses et se détache de la peinture et du dessin.

Durant cette même période, Dorothée Selz imagine des paysages en meringues, pratique qui attirera l’attention de Daniel Spoerri, pape du Eat Art (l’art qui se mange). Mais en 1972, le groupe se sépare et prend des chemins différents. Dorothée Selz profite de cette occasion pour se renouveler : elle remplace les banquets par des sculptures comestibles, toutes aussi gourmandes que colorées.

Touristic cake, 1969

Les sculptures éphémères comestibles, entre partage et tradition

Dorothée Selz est principalement connue pour ses sculptures comestibles. Le concept ? Investir un lieu grâce à de gigantesques formes en pâte à sucre sur lesquelles sont piqués des aliments comestibles. Ainsi, l’artiste transgresse les règles du monde de l’art : les visiteurs sont invités à toucher les œuvres, mais surtout, à les croquer.

Colombie, Barranquilla, sculpture pour l’Alliance Française, Hôtel El Prado, 15 septembre 2007 © Brice & Romain Martenet-Cuidet, D. Selz

De la même manière que les banquets, les sculptures véhiculent une idée majeure : la convivialité. « Le moment est collectif, les grands peuvent offrir une bouchée à un plus petit. Mon utopie reste la même : peut-être offrir un instant de bonheur ? », s’enthousiasme-t-elle. Contrairement à d’autres artistes qui font usage de la nourriture dans leur œuvre, Dorothée Selz ne dénature pas l’aliment et s’inscrit dans l’un des fondements de la gastronomie : le partage. Cette notion se retrouve également dans la confection de ses sculptures. N’étant pas cuisinière, elle fait appel à de nombreux restaurateurs : « Les relations que j’ai avec ces spécialistes de la cuisine sont excellentes : nous échangeons sur notre savoir-faire, les techniques et les idées. Selon les pays, les coutumes, cultures et rituels sont très différents.», confie-t-elle.

Mais il ne faut pas se méprendre. Ses sculptures ne sont pas de simples « apéritifs », mais bel et bien des œuvres à part entière, minutieusement pensées. La taille, la forme et la couleur du support en polystyrène expansé (recouvert de pâte de sucre ou glace royale), et les mets dégustés sont élaborés suivant le lieu présentant les créations. Lors des expositions, les aliments sont en lien avec les traditions du pays qui l’accueille, comme l’explique l’artiste : « à chaque projet j’apprends quelque chose de nouveau. Le comestible n’est pas que gastronomique. C’est aussi une nourriture avec l’invisible. Encore aujourd’hui, beaucoup d’offrandes de nourriture servent pour dialoguer avec des ancêtres, des déesses, des croyances…».

Chine, sculpture pour l’Alliance Française de Macao, Hôtel Sofitel Macao, 15 janvier 2016 © Daniel Pinheiro, D. Selz, D.R.

Lors de son exposition personnelle Ni Che Le Ma ? Quoi de neuf ? à Bejing en 2005, l’artiste fait découper les légumes à la manière asiatique. À Papoyan (Colombie) en 2007, Dorothée Selz privilégie le sucre et le chocolat, en lien avec l’importance de la production de cacao dans ce pays. Pour le Mexique, l’artiste s’inspire de la fête des Morts et érige une sculpture composée de crânes en sucre, sortes de petites offrandes. Que cela soit pour la Chine, l’Amérique Latine mais encore le Palais de Tokyo (France) ou le Louvre, Dorothée Selz fait usage de la nourriture en respectant traditions, croyances et produits locaux.

Ainsi, comment évoquer les liens entre art et gastronomie sans présenter Dorothée Selz ? Cette artiste consacre sa vie à l’élaboration de moments de partage grâce à ses œuvres éphémères comestibles. Natacha Lesueur, artiste contemporaine, a également utilisé la nourriture sous différentes formes. Vernissages durant lesquels les convives devaient manger à même le sol, paysage en purée ou bien portraits de femmes agrémentés de parures comestibles… Le prochain volet d’Art’abula se penchera sur les créations singulières de cette artiste incontournable.


Sur le même sujet | Retrouvez tous les articles de la rubrique Art’Atabula


Photographie | Pains colorés © Antoni Miralda, D. Selz, D.R.

Atabula 2020 - contact@atabula.com
Haut de page