La Grenouille à Grande Bouche : la revue qui interroge la société et raconte l’actualité par le prisme de l’alimentation

Lancée en février 2019, la « revue culinaire de société » La Grenouille à Grande Bouche s’est donnée pour ligne éditoriale de « raconter la société à travers ce que l’on mange ». On y cause de transmission, de migrations, de sexe, de lait ou de soupe. Un mook un peu ovni dans son genre qui trouve au fil de ses publications trimestrielles son public. Entretien avec sa rédactrice en chef, Louise Katz.


Atabula | Vous définissez La Grenouille à Grande Bouche comme une « revue culinaire de société ». C’est-à-dire ?
Louis Katz | Une revue culinaire, on l’assume, parce que nous parlons d’alimentation et des professionnels qui la font. Nous nous attachons aussi aux produits et nous proposons des recettes, ce qui est un des marqueurs du genre. Mais nous voulions surtout, comme le dit notre baseline « raconter la société à travers ce que l’on mange ». Nous voulions vraiment créer une revue qui interroge la société et raconte l’actualité par le prisme de l’alimentation. Le Covid l’a montré de manière exemplaire : l’alimentation est un sujet d’actualité majeur. On le retrouve dans toutes les pages de nos journaux : société, économie, politique, environnement et même culture. Cela nous paraissait important d’en faire un sujet à part entière.

Louise Katz, rédactrice en chef de La Grenouille à Grande Bouche

Pourquoi un tel nom ?
A cause de la fameuse histoire de La Grenouille à Grande Bouche. Une grenouille qui en a marre de gober les mouches et veut changer d’alimentation. Et qui pour ça, va aller à la rencontre des autres animaux. C’est une histoire que racontait tout le temps une amie à nous et quand on a créé notre projet, on s’est dit qu’elle le résumait parfaitement : la volonté de changer d’alimentation, la rencontre avec l’autre et une histoire qu’on aime partager et se raconter. C’est ça l’ambition de La Grenouille à Grande Bouche

Comment est né ce projet ?
Le projet a germé dans nos têtes en 2016. On avait envie de créer un projet qui allie les goûts et les mots, parce que c’est ce que nous avons tous quotidiennement en bouche. L’enjeu pour nous était la réappropriation par chacun de son alimentation et de ses moyens d’expression. Fanny était frappée par les gens qui lui disaient qu’ils ne savaient pas cuisiner, comme si c’était une fatalité. Je constatais la même chose du côté de l’écriture. Les blocages étaient très similaires. L’enjeu social dans les deux cas était majeur. De là est née l’idée d’associer un restaurant et une revue culinaire qui soient tous les deux participatifs. Pour le restaurant, on s’est inspiré d’un modèle québécois, le restaurant Les Robin des Bois, un lieu incroyable. On l’a adapté à la revue et au contexte français.

Le restaurant a ouvert en janvier 2020. Tous les jours, le chef et son équipe accueillent trois bénévoles en cuisine, tandis que quatre autres viennent prêter main-forte pour assurer le service à table. Pour la revue, lancée en février 2019, des rédactions ouvertes sont régulièrement organisées et permettent de participer avec les journalistes à la rédaction d’articles. Près de 1000 personnes sont déjà venues participer à nos activités. Pour donner tout son sens à cette participation, La Grenouille redistribue ses bénéfices à des associations socialement utiles au territoire. De cette manière, elle participe à un écosystème local vertueux et œuvre collectivement à la transition sociale et écologique.

 Qui sont les créateurs de ce projet ?
A l’origine du projet, il y a 3 amis : Fanny Amand, directrice du restaurant & directrice culinaire de la revue, Louise Katz, rédactrice en chef de la revue et Nathanaël Simon, coordinateur général. Fanny avait travaillé dans la vente d’épices et l’éducation au goût, Nathanaël était journaliste radio et j’étais enseignante-chercheuse, spécialiste de la Renaissance. Bref, aucun de nous trois ne venait de la restauration ou de la presse écrite. En général, nos parcours surprennent un peu. Mais, on a beaucoup travaillé, on s’est beaucoup formé aussi et on a eu la chance d’être très bien entourés. On décrit souvent le monde entrepreneurial comme très concurrentiel. Cela correspond certainement à une réalité, mais beaucoup de restaurateurs expérimentés, nous ont soutenus et conseillés, communiqué leurs chiffres et nous avons connu le même accueil chaleureux, enthousiaste et bienveillant du côté de la presse. Nous ne sommes pas longtemps restés à trois… L’équipe compte aujourd’hui 10 salariés permanents et fait appel pour chaque numéro de la revue à une quinzaine de professionnels (journalistes pigistes, photographes, auteurs…), ainsi qu’à une directrice artistique et une correctrice.

Quel regard portez-vous sur les magazines et revues culinaires en France ?
On a beaucoup de chance ! Il y a de très nombreux magazines, revues et livres ! Globalement l’édition culinaire se porte bien et offre une très grande diversité et une très grande qualité. Nous avons aussi la chance d’avoir d’excellents journalistes culinaires et gastronomiques, avec des sensibilités différentes, mais tous très calés sur leur sujet et véritablement passionnés. Mais c’est aussi un marché très segmenté, à l’image du marketing alimentaire. Il y a les revues pensées pour les hommes, pour les femmes, pour ceux qui ont un certain robot multifonctions, pour les végétariens, les végans, les viandards etc.

Quelle est votre ambition éditoriale ?
L’ambition de La Grenouille à Grande Bouche, c’était d’aller à l’encontre de cette tendance pour rassembler tout le monde à la même table ! Ce n’est pas parce que nous ne mettons pas la même chose dans nos assiettes que nous ne pouvons pas en parler ensemble. Et ce n’est pas parce qu’on est intolérant au lactose ou végétarien qu’on ne peut pas s’intéresser à l’histoire du lait dans notre culture ou aux conditions d’élevage des porcs, bien au contraire. Nous voulions dépasser les clivages politiques et militants pour replacer notre alimentation dans un contexte historique, sociologique et culturel.
Notre seconde ambition était de faire un objet qui permette de faire se croiser les points de vue et de varier les genres. Comme de nombreuses revues, nous avons donc choisi de mêler enquêtes, reportages, entretiens, chroniques, textes littéraires et photographies. Nous avons aussi des rubriques plus inattendues comme la playlist, des jeux ou une rubrique « Faits divers ». Nous voulions produire un bel objet, très qualitatif, mais qui reste accessible, drôle et décalé.
Enfin, notre ambition était de créer un média ouvert. Notre rédaction est ouverte aux bénévoles qui peuvent venir tester les recettes, participer au test produits, à la sélection de textes et même à la rédaction d’articles ou à la correction de la revue. Cela permet une vraie transmission de savoirs culinaires, mais cela permet aussi de découvrir le fonctionnement d’un média et d’y prendre part.

Que trouve-t-on comme sujets dans les huit premiers numéros ?
La revue alterne entre des thématiques produits, plats et société. Côté plats on a traité : la soupe (n°1) et le sandwich (n°6). Côté produits : le lait (n°2), les produits de la mer (n°4), le porc (n°8). Côté société : sexe et amour (n°3), demain (n°5),  famille et transmission (n°7), voyages & migrations (n°9). Quant aux prochains sujets, c’est toujours un peu secret et puis il y a l’actualité qui peut aussi venir bousculer nos plans, mais dans nos envies il y a « pauvreté & solidarité », « la patate », « l’école », « les nouilles », « la conserve ». Il y aussi la télévision (mais je n’arrive pas à convaincre le comité éditorial) et la mort, magnifique sujet mais dont on a peur qu’il rebute le lecteur.

Comment financez-vous cette revue ? 
La revue, sans publicité, est financée par les abonnements et les ventes en kiosques, librairies et commerces de bouche, ainsi que sur notre site Internet et dans notre restaurant. La campagne de préventes s’est imposée dans le contexte sanitaire et économique actuel. Notre restaurant est fermé, le deuxième confinement nous a privé de nombreuses ventes en kiosques et l’ouverture des libraires en « Clique et rapplique » a fragilisé notre visibilité. C’est aussi l’occasion de faire connaître notre revue à un plus large public, d’agrandir notre communauté de lecteurs et donc d’assurer notre pérennité.


PratiqueLien vers le projet sur la plateforme Kiss Kiss Bank BankLien vers le site de La Grenouille à Grande Bouche

Photographie | DR

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