Dîner clandestin : pourquoi le reportage de M6 choque tout le monde, ou presque

Des réactions de vierges effarouchées à n’en plus finir ! En cause, un repas clandestin filmé par des journalistes, et dont les meilleurs extraits ont été diffusés sur la chaine de télévision M6 il y a quelques jours. Depuis, c’est la panique : les réseaux sociaux veulent des noms, les politiques montent au créneau et la justice est saisie. À croire que depuis le premier jour de la fermeture administrative des tables en France, jamais ô grand jamais il n’y avait eu le moindre repas clandestin. Là, nous avons des images, des noms, une adresse, un menu même. Bref, nous avons les preuves. L’enquête est déjà en cours ; les sanctions ne tarderont pas. Célérité pour nos esthètes scélérats car on ne badine pas avec l’amour de la bonne chère sous couvre-feu. 

Reste à savoir pourquoi tout le monde s’emballe à ce point suite à la diffusion de ce reportage. Certes, ce sont peut-être les premières images filmées d’un repas dit « clandestin », mais la chose est connue depuis la nuit des temps covidiens. En l’espèce, la caméra montre et démontre, mais elle ne révèle rien ou si peu. Le vrai scandale se passe ailleurs, bien au-delà d’une assiette hors-la-loi. Ce qui se joue ici, c’est la réalité de l’égalité à la française, la justice pour tous et, en l’occurrence, une identité de traitement, que l’on soit puissant ou misérable. 

Reprenons notre repas illégal : un hôtel particulier parisien avec dorures et moulures, de grands tableaux de belles tapisseries bleu Napoléon aux murs, la clientèle bon chic bon genre qui va avec, un menu esprit Ancien Régime et des tarifs digne d’un trois étoiles. Pour y pénétrer, il faut montrer patte blanche. Une fois à l’intérieur, reconnu et adoubé, l’heureux élu s’extrait des miasmes populaires. Preuves à l’appui : bas les masques, le Covid n’y a pas droit de cité, la bise est autorisée, et plus si affinités. Tout cela porte un nom : un privilège. 

Or, comme chacun sait, la France déteste les privilèges. Une révolution, et une nuit, celle du 4 août 1789, sont passées par là. Le luxe et l’exclusivité de ce repas dans le Palais Vivienne rappellent le temps des privilèges aristocratiques alors que le peuple souffrait. Surtout, ce qui a mis ici le feu aux poudres, c’est que, dans cette nouvelle noblesse républicaine, siègerait… des ministres. Ceux-là mêmes qui privent les Français de leur vie normale profiteraient de ces avantages en nature. Crime de lèse-démocratie. Et tant pis si l’accusateur a fait marche arrière, mettant sa petite phrase (sur la présence de ministres dans des repas clandestins) sur le compte de l’humour, le tribunal populaire s’est mis en ordre de marche et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la culture de la dénonciation (#OnVeutLesNoms) et de la mise au pilori des plus riches que soi (#MangeonsLesRiches) s’est imposée sur les réseaux sociaux et dans les médias. 

Depuis le début de la crise pandémique et la fermeture des restaurants, les repas clandestins sont légion, il suffit d’être un minimum informé pour disposer rapidement de quelques adresses. Dans certaines villes de France, où les restaurateurs savent pouvoir compter sur leurs habitués, le commerce culinaire continue en passant par une porte dérobée. A tel point que tout le monde dénonce ses confrères auprès des autorités locales. Pour la solidarité, il faudra repasser. Ici, nul privilège de classe mais une sorte de résistance citoyenne plus ou moins tabou, qu’elle soit économique ou politique. Imaginons un même reportage montrant, dans l’arrière-salle d’un café de village, des hommes et des femmes partageant un « simple » repas, est-ce que la cavalerie médiatique, l’hallali des réseaux sociaux, les dénis de la sphère politique et les engrenages de la machine judiciaire auraient été du même acabit ? Probablement pas. Pourtant, la pandémie frappe à la campagne comme dans les beaux quartiers. 

Ce qui choque dans ce reportage de M6, ce n’est pas le repas clandestin en tant que tel mais l’incarnation filmée d’une opposition exacerbée entre les privilégiés et les autres, entre l’impunité fantasmée (ou pas) des riches et la culpabilité subie des pauvres. En 2021, le restaurant sera politique, ou ne sera pas. 


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Photographie | DR

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