Face au dérèglement climatique, la viticulture souffre et s’adapte

Les scientifiques du World Weather Attribution sont formels : le cocktail mêlant températures élevées en début d’année et vagues de froid tardives, symptomatique du dérèglement climatique, est une catastrophe pour le monde de la vigne. Déjà ressenti depuis plusieurs années par les viticulteurs, le phénomène va s’intensifier. Il leur faudra vivre avec et s’adapter.


La planète se réchauffe mais la vigne meurt de froid. Paradoxal sur le papier, le diagnostic posé par les scientifiques du World Weather Attribution dans un rapport dévoilé mardi dernier est pourtant implacable. Il est le fruit d’un travail d’analyse sur les conséquences du réchauffement climatique dans les vignobles de Champagne, de la Vallée de la Loire et de la Bourgogne. Statistiquement, ce qui s’en dégage n’annonce rien de bon pour la viticulture. À cause des activités humaines, la probabilité de gels en période de croissance végétale a ainsi augmenté de 60%. La catastrophe du mois d’avril dernier devrait donc malheureusement se reproduire régulièrement dans les années à venir. « Le début de la croissance de la végétation recule, ce qui la rend plus vulnérable à des vagues de froid résiduelles », explique Robert Vautard, climatologue au CNRS qui a participé à cette étude. « À la fin de l’automne, les plantes entrent dans ce qu’on appelle une période de dormance qui dure jusqu’à fin décembre environ, puis commencent à préparer la prochaine saison végétative. Les cellules qui donnent naissance aux feuilles et aux fleurs croissent à un rythme obéissant à un nombre de degrés fixe jusqu’au bourgeonnement. Avec le réchauffement, cette maturité advient plus tôt qu’auparavant », détaille Nicolas Viovy, spécialiste du lien entre climat et végétation et également rédacteur de ce rapport issu des recherches de douze scientifiques. Or, si les feuilles peuvent se refaire une santé après un gel tardif, les fruits ne s’en remettent généralement pas. Une catastrophe pour les vignerons.

2021 a justement vu s’enclencher cette dynamique infernale. « On était en t-shirt dans les vignes en début d’année. Avec ces températures, la végétation est systématiquement en avance », raconte Anne Cadic Liotard, viticultrice en Savoie. Un constat sur le terrain appuyé par Jean-Marc Touzard, chercheur à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) : « Le climat devient de plus en plus instable, avec une multiplication des événements extrêmes et de séquences inédites, qui renforcent encore la précocité des cultures. En vingt ans, la maturité du raisin a avancé de quinze à vingt jours ». Du côté de l’Anjou, Christophe Daviau ressent lui aussi très concrètement les effets du réchauffement climatique. « Autrefois, le gel, c’était tous les 7 à 10 ans. Maintenant, c’est beaucoup plus régulier. On réfléchit donc à investir dans du matériel spécifique, on regarde les éoliennes, par exemple. Et il n’y a pas que le gel : en 2019, on n’a pas pu faire une de nos cuvées à cause de la canicule », relate l’artisan du Domaine de Bablut en Anjou. Couplé à l’arrêt de la restauration, l’épisode de gel du 6 au 8 avril dernier a été vécu comme le coup de grâce par bon nombre de professionnels de la vigne. « Les bonnes années permettent aux vignerons de constituer une trésorerie de bouteilles en cas de coup dur. Mais depuis cinq ou six ans, le gel frappe chaque année ou une année sur deux, réduisant cette marge de sécurité. Financièrement, cela devient compliqué pour eux, d’autant plus que nous n’avons pas pu acheter autant de bouteilles que d’habitude », résume Rodolphe Pugnat (La Grenouillère, La Madelaine-sous-Montreuil), sommelier de l’année 2021 selon le Gault & Millau.

Face à cette situation, un moral de fer et une adaptation de tous les instants s’imposent. Certains vignerons touchés par le gel optent pour le négoce afin de pouvoir continuer à vinifier à leur façon. Une solution intéressante pour ceux qui aspirent à produire des nectars de qualité et ne peuvent se résoudre à vendanger des raisins gorgés d’eau de pluie, augmentant la quantité au détriment du goût. Rodolphe Pugnat croit également en la capacité des cépages oubliés à offrir des alternatives plus rustiques et résistantes à ses amis vignerons. « En Sologne, Christophe Courtois est à l’affût de variétés anciennes et pratique lui-même la greffe afin de les réintroduire. Je pense que l’avenir de nos vins se dessine à travers ce genre d’initiatives », poursuit l’homme de La Grenouillère. Autre option pour les vignerons : la transition partielle vers des cépages plus adaptés à la hausse des températures. En Alsace, certains d’entre eux ont déjà remplacé des pieds de pinot noir par du syrah. Modifiant le goût des breuvages et pouvant occasionner de belles surprises à la dégustation, cette option permet surtout de préserver les terroirs et savoir-faire locaux. Doit-on pour autant se réjouir de ces innovations contraintes et forcées par le dérèglement du climat ? Débloqué mi-avril par le gouvernement, le fond d’urgence d’un milliard d’euros destiné à l’agriculture (en particulier aux viticulteurs et arboriculteurs en détresse) est venu rappeler aux sceptiques que le réchauffement ne profite qu’à ceux qui ferment les yeux sur ses méfaits. Jusqu’au point de rupture ?


Pratique | Lien vers le rapport du World Weather Attribution

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Photographie | ©Ukran (Unsplash)

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