Le billet d’Emmanuel Rubin #2 | Fatigue du livre de cuisine

La sincérité est-elle une vertu du critique gastronomique ? Entre nous, j’en doute, mais, au respect de cette chronique, je vais tâcher cette fois de l’être, en confessant très franchement que les livres de cuisine m’assomment. Énormément, prodigieusement, éperdument. On savait déjà les rentrées romanesques indigestes, celles des bréviaires culinaires est pire. Quelque part entre l’obèse et l’obscène. A voir les librairies enfler, chaque saison un peu plus, de ces drôles de grimoires, le haut-le-cœur s’y dispute à l’ennui. Neuf fois sur dix, ceux-là paressent à repomper par-dessus la toque du voisin des recettes mille fois éprouvées. Et que je te tortille l’énième tarte au chocolat, et que je te minaude l’éternel carpaccio. Histoire de bien alimenter le filon, l’édition pousse désormais loin le bouchon. Au pitoyable des catalogues, ça ose le rien, le tout, le rien du tout : recettes de taulards, recettes pour chats, recettes pour édentés. Encore un effort et l’absurde verra bientôt publier le premier livre de cuisine pour guérir l’agueusie. On épargnerait des kilomètres de forêts – ces chers cuistots paysagistes devraient y penser à l’instant de tremper leur plume – et des heures de spleen en interdisant, pour les dix prochaines années, toute littérature du cup cake et de la boulette. En bref, en très clair et à mon humble avis, ces fameux opus que l’on dit de bouche se foutent royalement de notre gueule.


Paradoxe ultime d’une époque prodigue au genre : moins les chefs sont au piano, plus ils publient. Moins le public passe aux fourneaux, plus il feuillette

Emmanuel Rubin


Passons les popoteurs du dimanche mais ne pas céder aux chefs lorsqu’ils s’en mêlent. Tout se passe comme si, en virant crypto-stars, ces messieurs-dames de la gastronomie se sentaient désormais obligés de commettre leur opus. Les voici soudain pressés à nourrir leur ego en exhibant leur bobine entre deux queues de persil. Un fond creux comme parfois les assiettes et que ne relève bien évidemment pas une forme où, trop souvent, le précieux se partage au ridicule avec ces pages glacées à en devenir frigides, ces photos se rêvant de cimaises, ces appellations emperlousées…

À creuser un peu les dessous de ce food-business, rien de très glorieux ! Avouons même les pires vices du pharisianisme éditorial, les plus méchants travers du cirque littéraire : publication à compte d’auteur, brand-content à peine déguisé, nègres sous-facturés à retranscrire le néant, assiettes déjà vues, déjà goûtées, sous-prix Goncourt dispensés par des jurés sans autre ambition que de se faire rincer. Hors le masochisme à se coltiner des recettes impraticables, hors la pédanterie à décorer des tables basses que ces gros machins rabaissent un peu plus, c’est à se demander ce qui anime le prétendu public à s’enticher de pareils ouvrages.

Au passage, prière d’observer que, du côté de notre très chère culture de l’écrit, depuis le Moyen-Âge jusqu’au 19e siècle, les livres à becter n’ont jamais fait florès. Peut-être parce que la cuisine s’éprouve d’abord par les sens. Il y a là une matière qui se mastique, s’avale, se rumine, se plaît au fragile, au fugace, et se moque finalement de laisser une quelconque trace aux rayons des bibliothèques. Aux fourneaux, l’oral triomphe de l’écrit. C’est de mère en fille, de chef en commis, que la gastronomie s’offre une vraie transmission. Paradoxe ultime d’une époque prodigue au genre : moins les chefs sont au piano, plus ils publient. Moins le public passe aux fourneaux, plus il feuillette.

S’il fallait malgré tout en sauver un ? Avouons le génial La cuisine, c’est beaucoup plus que des recettes d’Alain Chapel dont le seul titre devrait ramener vers l’humilité chaque proclamé cador à l’instant de s’inventer auteur. Et s’il convenait d’en sauver deux ? Le fantasmagorique Cuisine paléolithique du surréaliste Joseph Delteil. On y découvre la création suivante : « Attraper un beau lapin de garenne en pleine course par les oreilles. L’attacher par les pattes arrière à un joli tronc d’arbre – si possible un résineux – au centre d’un bois de quelque vingt, vingt-cinq hectares. Sans plus de façon, mettre le feu à toute la forêt. Manger la bête sans sel, assis sur des roches encore chaudes et parmi les odeurs divines de cet incendie sylvestre. » Remplacez le lièvre par un livre de cuisine et voilà comment on se rêve parfois de voluptueux autodafés.


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