Les raisins du Reich, par Eric Morain

Eric Morain est avocat au barreau de Paris, auteur du livre « Plaidoyer pour le vin naturel »


On parle beaucoup de cette période en ce moment, et sans doute pour un tas de mauvaises raisons. Mais on parle aussi beaucoup de secrets, de ce qu’on a voulu trop longtemps taire et mettre sous le tapis. Chut, n’en parlons pas, « c’est du passé », « à quoi bon ressasser tout ça », « mauvais patriote, etc. « Dans les vignobles on raconte une jolie fable : les grands terroirs (Bordeaux, Bourgogne, Champagne, Cognac) auraient été pillé par les nazis. La réalité est tout autre. » Voici comment commence le livre du journaliste Antoine Dreyfus qui vient de paraitre aux éditions Flammarion.


Ce livre nécessaire raconte comment la création dès 1940 dans chaque région viticole française d’un Weinführer désigné pour superviser tout achat de vin (ils étaient tous francophones et négociants en vins avant la guerre) a transformé le vignoble français.


À la suite du livre de l’historien Christophe Lucand, Le Vin et la Guerre paru en 2019, l’auteur, lui, fait un travail de journaliste, celle de l’histoire qui s’écrit au présent, celui des résonnances du passé et du témoignage de celles et ceux qui acceptent aujourd’hui de parler. Et ce ne fut pas de tout repos loin s’en faut tant les questions posées et la recherche de la vérité sont parfois incompatibles avec ce qui s’est réellement passé et vient se heurter de plein fouet à la fameuse réputation qu’il faut à tout prix préserver. Fable d’un pillage par les nazis ? Mythe de la Résistance du vignobles (alimenté fortement par le film La Grande Vadrouille ou par certains reportages délibérément « résistancialistes » selon le mot de l’historien Henry Rousso) ? Ou bien simplement réalité d’une Occupation où les affaires continuent – business as usual… – , ce livre nécessaire raconte comment la création dès 1940 dans chaque région viticole française d’un Weinführer désigné pour superviser tout achat de vin (ils étaient tous francophones et négociants en vins avant la guerre) a transformé le vignoble français en monopsone, l’inverse du monopole, il n’y a plus qu’un seul acheteur possible : l’Allemagne. Alors forcément il a bien fallu au mieux s’arranger, au pire, collaborer activement dans ces années grises tirant sur le noir et qui firent écrire à l’historien Henri Amouroux son ouvrage : « 40 millions de pétainistes ». Au travers de portraits saisissants (celui du résistant Bernard de Nonancourt), d’histoires ahurissantes (comme celle du clos du Maréchal, parcelle des Hospices de Beaune), ou du récit des compromissions bordelaises ou encore de la création controversée du Comité Champagne en 1941 (alors que René Bousquet était préfet de la Marne et étoile montante de Vichy…), Antoine Dreyfus met un pied de plus dans le plat de ce passé qui, décidément, ne passe toujours pas. Nécessaire on vous dit. Parce que les fables c’est pour les enfants.


Pratique
Les Raisins du Reich, d’Antoine Dreyfus | Ed. Flammarion | 2021 | 380 pages | 21€

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