Si tu n’es pas champion du monde de quelque chose à 30 ans, t’as raté ta vie dans le monde de la restauration

La rude France des cuisines d’hier s’est muée en quelques années en magique école des fans. À chaque jour, son prix du meilleur je ne sais quoi, son champion de France de pas grand-chose et, au pays de l’universalisme, son champion du monde de tout et de rien. Notre si riche pays compte chaque année autant de champions de tout poil que de fromages. Un jour sans champion et c’est la déprime généralisée, un affront, une sourde défaite, une défaillance du système. Mais, rassurez-vous, cela n’arrive jamais ou si peu. Sur Atabula et sur Toast, nous pourrions, sans forcer, vous annoncer quotidiennement un nouveau lauréat.  Ah ça oui, la France est la championne des champions en cuisine, en pâtisserie, en salle, en sommellerie… Si t’as pas glané un titre à 30 ans, pour sûr t’as raté ta vie dans le monde de la restauration.  


Tout est affaire de famille, d’entre-soi incestueux, de petites négocations un brin mafieuses : « Tu restes dans l’association, tu paies ta cotisation et tu recevras un prix l’année prochaine… »


Que cache cette autoglorification permanente ? Serait-ce la revanche d’une profession qui a souvent quitté tôt les bancs de l’école et qui a envie de reconnaissance ? Est-ce la face la plus visible d’un secteur fragmenté en de multiples associations qui se battent pour exister en exacerbant les valeurs de la compétition en propulsant leurs poulains ? Est-ce un moyen purement économique pour ces dernières de faire rentrer de l’argent auprès de partenaires avides d’associer leur marque à un champion ? Est-ce un abus causé par la sphère médiatique qui se montre parfois bien incapable d’analyser le fond mais qui s’émoustille en revanche dès qu’il y a la gueule d’un champion à placarder à la une ? Tous coupables ? Peut-être bien. Mais nul doute qu’un système pervers s’est mis en branle depuis quelques années : chacun cherche désormais à honorer ses champions en fonction d’intérêts politiques et économiques, mais au détriment du métier et des savoir-faire. Par-delà l’objectivité des compétences, difficilement quantifiables, règnent trop souvent l’opportunisme, la magouille, les petits arrangements de basse-cour. Quel sens et quelle valeur donner à une association qui est capable de décerner des titres de « champion du monde » alors qu’elle ne récompense que ses membres qui ne représente que 0,0001% de la profession ? Il n’y a même plus un début de prétention d’afficher la moindre objectivité du jugement ; ne reste que le mercantilisme et la suffisance des uns, et l’aveuglement des autres. Car, et voilà presque le pire, les professionnels eux-mêmes et quelques médias relaient ces prix sans le moindre recul. Il suffit d’un peu de strass, de quelques bulles de champagne, d’un joli buffet, d’un communiqué de presse prétentieux à souhait, et le tour est joué.

Heureusement, dans cette France des chapelles et des intérêts partisans, cette pluie de titres et de prix ne concerne qu’une infime population. Car le grand public n’a que faire de ces petits arrangements entre amis, souvent ennemis. Ici, tout est affaire de famille, d’entre-soi incestueux, de petites négocations un brin mafieuses : « Tu restes dans l’association, tu paies ta cotisation et tu recevras un prix l’année prochaine… » Sauf à se ridiculiser toujours plus, il serait pas mal que le secteur fasse un peu le ménage et assainisse ses récompenses. Plébisciter le génie de la restauration française, oui ; le hurler chaque jour, non.


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