Nomination d’un ministre de l’agriculture végétarien en Allemagne : un exemple à suivre pour la France ?

Article rédigé par Eva Moysan, journaliste indépendante (Libération, Alter Eco, DNA)


Avec quelque 10% de végétariens ou végétaliens, l’Allemagne écrase la France sur un marché qui ne cesse de croitre. Dernier symbole en date, la nomination du végétarien Cem Özdemir au poste de ministre de l’agriculture dans le gouvernement allemand en décembre dernier. Alors que la campagne présidentielle démarre, pourrait-on imaginer une telle nomination en France ? Difficile à croire. 


Nommé en décembre dernier, le nouveau ministre de l’agriculture allemand, Cem Özdemir, accumule les symboles. Tout d’abord, cet écologiste de 55 ans est le premier descendant d’immigrés à prendre la tête d’un ministère fédéral. Ensuite, le jour de l’investiture gouvernementale, il a fait sensation en se rendant de la résidence du président au Bundestag en vélo, dépassant les berlines aux vitres teintées de ses collègues. Enfin, Cem Özdemir est végétarien, et ce depuis son adolescence. « C’est un symbole énorme que quelqu’un qui se soucie de la condition animale et des conséquences de l’élevage accède à un tel poste », apprécie Renan Larue, professeur de littérature française à l’université de Californie à Santa Barbara et auteur de plusieurs ouvrages universitaires sur le véganisme. 

Cem Özdemir incarne une tendance particulièrement populaire en Allemagne, où environ 10% de la population se déclare végétarienne ou végétalienne. A titre de comparaison, selon un sondage de l’Ifop commandé par FranceAgriMer, seuls 2,2% des Français disent avoir adopté un régime sans viande en 2020. Depuis plusieurs années, Berlin s’est érigée en capitale internationale du véganisme, avec ses très nombreux restaurants, épiceries et pâtisseries n’offrant que des produits végétaux. L’Allemagne est le pays qui concentre le plus de lancements de produits végétariens, captant 15% des nouveautés internationales, devant le Royaume-Uni à 14%. 

« Un ministre de l’agriculture végétarien c’est impensable en France, la FNSEA [Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles] serait vent debout », assène Renan Larue. Au sein de ce ministère, « il y a des lobbys très forts pour défendre l’exploitation animale », appuie Elodie Vieille-Blanchard, présidente de l’association végétarienne de France.  

Poids lourd politique

Outre-rhin, Cem Özdemir a été plutôt bien accueilli par les représentants professionnels agricoles. Comme l’explique Politico, les syndicats voient d’un bon œil l’arrivée de ce poids lourd des Verts allemands au ministère. Celui-ci a été co-dirigeant du parti pendant dix ans, jusqu’en 2018. Alors le secteur agricole pense qu’il sera en position d’obtenir des fonds importants pour mener la transition environnementale que les Verts appellent de leurs vœux. De plus, Cem Özdemir appartient à l’aile pragmatique du parti. Il est donc vu comme un écolo relativement conciliant par les syndicats agricoles. 

Les hommes et femmes politiques végétariens de premier plan sont rares, mais il y en a. Aux Etats-Unis, Cory Booker, sénateur des Etats-Unis, du parti démocrate et Matthew Scully, ancien conseiller et plume de Georges W. Bush ont par exemple déclaré publiquement leur véganisme. En Israël, autre pays où les régimes sans viande sont populaires, Tzipi Livni, plusieurs fois ministre dans les années 2000, est également végétarienne. Si ces exemples proviennent des deux bords politiques, ces positionnements alimentaires sont en général plus proches des partis progressistes et écologistes. « Les enquêtes sociologiques ont montré que plus les gens sont à gauche, plus ils sont enclins à changer de régime alimentaire et à manger moins de viande », illustre la présidente de l’association végétarienne de France

Dans le Stuttgarter Zeitung, Cem Özdemir, qui était sur le point d’être nommé ministre a rassuré : « Ceux qui veulent manger de la viande peuvent continuer à le faire ». Il a cependant ajouté : « Ceux qui produisent de la viande peuvent également continuer, mais en respectant le bien-être animal, la protection du climat et pas au détriment de notre environnement. » Le contrat de coalition qui unit les trois forces politiques du gouvernement allemand (les sociaux-démocrates, les libéraux et les Verts) prévoit de favoriser et promouvoir les « protéines alternatives », c’est-à-dire non animales. 

Consommation de viande en baisse

Entre l’essor du végétarisme, du végétalisme et du flexitarisme (une consommation de viande et de poisson limitée), les Allemands mangent de moins en moins de chair animale. Selon les données de l’agence fédérale pour l’agriculture et l’information, la consommation par personne s’élève à 57,3 kilogrammes, le chiffre le plus bas depuis le début de la collecte de ces données en 1989. Cette baisse fait écho à celle qui est observée dans la plupart des pays d’Europe de l’Ouest depuis le début des années 2000. En France, la consommation de viande diminue également chaque année d’un ou deux points. Selon Renan Larue, les raisons en sont multiples et souvent complémentaires. Parmi elles, on peut citer la volonté de réduire l’impact environnemental de son alimentation, le souci du bien-être animal et la recherche d’une alimentation plus saine. 

Mais dans le pays de Paul Bocuse, un seul des cinq candidats à la primaire des Verts de septembre dernier a affirmé être végétarien. Il s’agit de Jean-Marc Governatori, arrivé par ailleurs bon dernier du scrutin. « Europe-Ecologie Les Verts (EELV) s’est longtemps désintéressé de la question du bien-être animal », soutient Renan Larue. Cependant, affirme l’universitaire, la création du Parti Animaliste, en 2016, a bousculé le jeu politique autour de cette question. Leur score de 2,16% aux élections européennes de 2019 a surpris tout le monde : bien que faible, il surpasse largement les projections. « Yannick Jadot [le candidat d’EELV à l’élection présidentielle] a récemment fait des déclarations contre la chasse et l’élevage industriel. Avec le lancement du Parti Animaliste dans la course à la présidentielle, il s’est dit qu’il y avait des voix à capter », estime Renan Larue. 

Le parti prônait lors de sa création en 2016 la réduction de 25% de la consommation de produits d’origine animale dans l’alimentation à l’horizon 2025 ainsi que l’imposition d’une alternative végétarienne dans les cantines scolaires. La composition des assiettes des écoliers est revenue à plusieurs reprises dans le débat public ces dernières années. Selon Elodie Vieille-Blanchard, c’est l’une des principales conséquences politiques des mouvements de réduction de la consommation de viande. « Le sujet de plus en plus abordé, on l’a vu lors de l’examen de la loi Egalim et de la loi Climat et résilience », soutient la présidente de l’association végétarienne de France. 

Si le Parti Animaliste ne s’impose pour l’instant pas comme une force politique majeure en France – pas plus que ses homologues en Europe – ses idées gagnent du terrain. Les écologistes, qui ont pris le pouvoir dans plusieurs grandes villes en France aux dernières élections municipales, s’interrogent de plus en plus sur le contenu politique de nos assiettes. En témoignent les récentes annonces de Lyon, Strasbourg et Grenoble de bannir le foie gras lors des réceptions officielles.


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