Baguette à 29 centimes d’euro : un coup de pute pour un coup de maitre signé Michel-Edouard Leclerc

Inutile de s’attarder sur la question de la juste rémunération des producteurs et intermédiaires dont le labeur débouche sur une triste baguette vendue 29 centimes d’euro dans les magasins de Michel-Edouard Leclerc. Elle ne peut exister et elle n’existera jamais, sauf à rééquilibrer totalement les rapports entre les « petits » et les « grands ». Un débat vieux comme le monde diront certains, vieux comme le capitalisme diront d’autres.

Cherchons plutôt à comprendre pourquoi Michel-Edouard Leclerc communique sur un tel tarif à un tel moment. Car, comme il l’explique sur son blog « De quoi je me MEL », dans une tribune en date du 13 janvier, « ça fait plus d’un an que la baguette blanche 1er prix est vendue (sans problème) entre 0.24 et 0.32€ dans les centres E.Leclerc, mais aussi dans les magasins concurrents les plus performants. Une enseigne en a d’ailleurs fait une opération nationale à 0.29€ il y a quelques mois, sans que la FNSEA n’y trouve à redire. » Une telle vérité montre ô combien la cécité collective domine et qu’il faut bel et bien afficher haut et fort les horreurs, économiques, humaines ou autres, pour faire réagir. Un fait vieux comme le monde diront certains, vieux comme le capitalisme diront d’autres. Bis repetita.

Si Michel-Edouard Leclerc communique sur sa baguette de la sorte, c’est qu’il veut faire le buzz, il veut que, de nouveau, les regards – et les portefeuilles – se tournent vers ses magasins. Pour cela, inutile de lancer un long brainstorming de communicants puisque l’homme de Landerneau a compris depuis longtemps qu’il suffisait de choquer pour être lu, vu, entendu et… acheté. Et dire que cela fonctionne relève de l’euphémisme. En quelques heures, les réseaux sociaux comme les médias se sont gorgés de commentaires sur ce pain presque donné.

Ceux qui critiquent font-ils leurs courses chez Leclerc ? Non. Cette minorité bruyante n’intéresse Michel-Edouard Leclerc que parce qu’ils font du bruit médiatique. Avec eux, le profit est publicitaire. Le vrai profit, le sonnant et trébuchant, il se niche chez celles et ceux qui ne retiennent qu’une chose : 29 centimes. Sur Twitter, le capitaliste Leclerc a trouvé le bon registre : « Oui, bloquer le prix de la baguette à 0,29 euro, c’est tout un symbole ! La baguette est un repère de l’évolution des prix et du pouvoir d’achat pour les consommateurs : investir sur ce marqueur permet de rassurer sur notre capacité à rester accessible au plus grand nombre ». Tout est dit en quelques mots forts : repère, pouvoir d’achat, consommateur, investir, marqueur, rassurer, accessible. Du grand art sémantique et sémiologique.

Et qui récemment a agi exactement de la même façon pour disrupter le débat, faire réagir une minorité pour mieux conquérir une majorité ? Emmanuel Macron. En emmerdant les non-vaccinés, le président de la République fait le choix – totalement pensé et maitrisé – de provoquer pour faire réagir et adhérer. Violent mais habile. Puisque le Covid risque de monopoliser les joutes politiques à venir, laissant de côté l’antédiluvien débat du pouvoir d’achat, Michel-Edouard Leclerc essaie de le faire revenir au centre des discussions, sur son terrain à lui. La publicité de la baguette à 29 centimes, c’est de la communication, de l’économique et du politique.

Mais, derrière cette triple dimension, il y a surtout une vision diabolique du capitalisme leclerien. En nourrissant pas cher, il assoiffe le peuple en manque de subsides ; lequel ne comprendra que difficilement que c’est celui qui lui « donne » faussement à manger qui le tue à petit feu en déstabilisant le système économique. Le vice est absolu. Un coup de pute pour un coup de maitre.


Sur le même sujet

« Le pain reste une denrée symboliquement rassurante » : entretien avec Steven L. Kaplan

Pour comprendre la ruée sur la farine dans les supermarchés et l’engouement pour la panification visible sur les réseaux sociaux, Atabula a appelé l’historien Steven L. Kaplan, récent auteur de Pour le pain (éditions Fayard). Tout en livrant son interprétation, ce fervent défenseur de la baguette revient sur la relation profonde mais complexe qui lie les Français et leur pain quotidien. Critique voire acerbe, il pointe les failles de la boulangerie actuelle et lance des pistes de réflexion pour un discours plus précis et constructif sur le pain, notamment au restaurant | Lire l’article

Le pain, Saint-Graal des confinés du monde entier

Le réseau social Pinterest a fait état des recherches culinaires des internautes pour le mois d’avril et le moins que l’on puisse dire est que le pain explose les scores aux quatre coins du monde | Lire l’article

Livres : bibliographie autour du pain

Atabula a listé les huit livres à lire pour tout connaitre sur le pain | Lire l’article


Photographie
Photo by Sergio Arze | Unsplash

Atabula 2020 - contact@atabula.com
Haut de page