Le Fooding : rebelle et consensuel

CouvFoodinggcourteDifférent. Provocant. Impertinent, voire révolutionnaire, les qualificatifs ne manquent pas pour définir l’identité du Fooding. Créé en 2000, ce mouvement s’est surtout fixé une mission : montrer que la cuisine est accessible à tous, qu’elle est festive, multiple et sans frontière. Si aujourd’hui la chose semble évidente, à l’époque, le discours bouscule un landerneau biberonnant aux mamelles cramoisies du Michelin. Que reste-t-il de cet ADN rebelle en 2014 ? Ceux qui ont construit l’histoire du Fooding sont les mieux placés pour en parler.

Un col bleu blanc rouge à belle poitrine qui se laisse jauger l’entrecuisse par un jeune homme qui ne cache pas son étonnement en écartant du bout des doigts la ceinture du pantalon. La couverture de ce nouvel opus du guide 2014 n’a rien de vulgaire. Bien au contraire. Il est explicite et malin, avec la titraille qui va avec : « La cuisine a-t-elle un sexe ? » Si notre serveur curieux s’étonne de ce qu’il découvre, le lecteur, lui, peut difficilement se tromper. Le Fooding sait y faire pour faire comprendre que, chez lui, le mouvement de l’assiette est perpétuel. Mais que reste-t-il vraiment de l’esprit du début ? « Le début, il faut le chercher dans les bureaux de Nova dont on connaît l’esprit underground parisien et totalement décalé, incarné par la personnalité de Jean-François Bizot » explique François Lemarié, journaliste pour l’Express, Version Femina et le Fooding (depuis 2002). Pour Elvira Masson, journaliste à France Inter et active sur le Fooding depuis 2005, « il y avait à l’origine un aspect revendicatif évident, lequel pouvait prendre la forme d’un bras d’honneur destinés à ceux qui ne croyaient pas en nous. » Ce que le Fooding revendique haut et fort consiste à dire que la gastronomie peut être festive, débridée, sans chichis michelinée ou courbettes de bienséance. La preuve, c’est qu’au Fooding, on aime autant le kebab que la haute cuisine, à partir du moment où il y a une sincérité dans l’assiette. Derrière ce grand écart se cache un critère essentiel pour retenir une table dans la sélection : « L’envie de revenir manger. Ce critère est celui qu’Alexandre Cammas nous impose. Après, chaque enquêteur jouit d’une grande liberté » assure François Lemarié.

Couverture du guide Fooding 2014
Couverture du guide Fooding 2014

Mouvement générationnel

D’ultra parisien toujours en quête de la dernière nouveauté, limite « alter » dans la philosophie et au fonctionnement artisanal, le Fooding a franchi quelques virages et des coups de pompes – notamment au moment du départ d’Emmanuel Rubin, co-fondateur – pour en arriver là où il est aujourd’hui. Marie Aline, journaliste et auteur du tout récent livre Must Eat, se rappelle même avoir expliqué en 2008 à Alexandre Cammas que « le Fooding était has been et qu’il n’y avait rien de neuf à raconter ». Après un mois de tergiversation, la rencontre se fait. Suivi d’un coup de cœur pour l’univers de la gastronomie « grâce à un repas exceptionnel chez Michel Sarran, à Toulouse, j’ai voulu faire partie de l’aventure. » L’actuelle journaliste de GQ participera à trois éditions du guide. Elle est même aujourd’hui la première à souligner la visibilité et la vitalité du mouvement, grâce notamment à la présence du Fooding à New York. Même son de cloche ou presque chez François Lemarié : « Ca m’énervait quand j’avais le sentiment que seuls deux ou trois initiés connaissait le Fooding. Aujourd’hui, il n’y a pas un jour où je n’en entends pas parler. » Ce mouvement générationnel, tendance colonie de vacances où dominait l’entre-soi, a bien évolué. Tous les anciens de la bande saluent d’ailleurs les évolutions actuelles et la visibilité accrue du mouvement. Et si l’équipe a pris de l’âge avec, comme corolaire, une légère montée en gamme dans le choix des restaurants, l’ADN rebelle du Fooding demeure bel et bien. « Le positionnement n’a pas changé » assure François Lemarié. Quant à Elvira Masson, le constat est sans appel : « Quand je reçois leurs outils de communication, je me dis que, vraiment, ils assurent. C’est beau, bien fait, tant sur le fond que sur la forme. Il n’y a rien à redire sur la qualité du casting des repas du Clan des Madones*. Alors, oui, ça reste des événements avec des chefs et de la bonne musique, mais il y a encore aujourd’hui une fraicheur incroyable au Fooding. Ils arrivent encore à en remontrer à tous ceux qui veulent les copier. »

Alors même que la cuisine est devenue l’affaire de tous, et que l’on ne compte plus celles et ceux qui veulent surfer sur la vague, le Fooding a su conserver ses valeurs identitaires. Mieux, elle semble avoir réussi le pari de l’indépendance éditoriale. Oui il y a des sponsors – San Pellegrino en tête, mais « ils sont le gage d’une véritable indépendance financière » estime François Lemarié. « Et il ne faudrait pas oublier que le Fooding est une entreprise, pas une association » ajoute Elvira Masson. Aujourd’hui, le Fooding s’est imposé comme une référence incontournable, gagnant sans cesse des afficionados à la recherche du dernier bon plan, que ce soit grâce au guide papier ou en se rendant sur le site Internet. « Ils sont les précurseurs de l’offre éditoriale et événementielle à destination des foodies. Ca devient fatiguant car tout le monde veut parler chefs et gastronomie, mais le Fooding peut s’enorgueillir d’être le premier à avoir fait entrer toutes les gastronomies dans notre culture populaire. » conclut Marie Aline. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le Fooding n’est pas que rebelle. Il est devenu consensuel.

Franck Pinay-Rabaroust

* Le Clan des Madones est un événement Fooding qui va réunir les 15, 16 et 17 novembres une sélection de chefs-femmes – Lien vers la page dédiée

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